2029

Il ne pleuvait plus depuis déjà quelques quatre vingt jours quelque chose s’était détraqué dans le ciel. La grande sécheresse de 1976 dont bien peu se souvenaient en cet été 2029 semblait en passe d’apparaitre aux historiens du climat comme une fantaisie anecdotique et localisée au regard du drame qui s’annonçait. Car la chaleur et l’absence d’eau s’accentuaient à présent de jour en jour sur l’Europe occidentale.
Les records de température de la canicule 2003 étaient battus depuis déjà plusieurs semaines. La température de jour dépassait les quarante cinq degrés de Londres à Marseille en passant par Paris ou Berlin, et atteignait jusqu’à 52 dans le sud de l’Espagne, en Sicile ou en Grèce. La nuit n’apportait que peu d’apaisement et le thermomètre n’indiquait nulle part moins de trente-cinq degré. On étouffait dehors comme dedans. La mortalité cependant n’avait pas encore atteint les terribles chiffres de l’été 2003 à savoir : 70 000 morts en Europe dont 20 000 en France, en particuliers des vieillards affaiblis et suffoquant littéralement, par manque d’attentions et de soins appropriés. Toute les précautions avaient cette fois été prises. Ventilateurs et climatisations équipaient toutes les maisons de retraite, les hôpitaux et la plupart des maisons individuelles en vertu du plan Canicule adopté quelques années plus tôt, et garantissant à toute personne âgée l’accès aux équipements et à la surveillance appropriée. Toute l’Europe avait mis en place cette sorte de plan. Mais le plan France Canicule était le plus protecteur. Il est vrai qu’en 26 ans la répartition des tranches d’âge dans la population française avait considérablement évolué. Les personnes âgées en surnombre avaient en quelques sortes pris les rênes du pouvoir. Constituant une part dominante de l’électorat, elles avaient porté au pouvoir le FRONT DU PROGRES NATIONAL dirigé par Marion Maréchale, (qui avait laissé depuis longtemps aux oubliettes le nom de Le Pen, et l’héritage familial encombrant qu’il représentait). Elue présidente en 2023, et portée par la masse électorale des plus de soixante ans elle impulsait une politique résolument anti jeune et anti immigré qui confortait les avantages de tous les autres.  Les jeunes et les immigrés en effet étaient tenus pour suspects et dangereux. Les premiers très méthodiquement encadrés dans des écoles et des centres de formations, proches de l’encasernement n’en sortaient que pour les emplois auxquels on les affectait d’office en fonction des besoins ou des opportunités économiques, militaires ou sécuritaires. Les seconds regroupés en cités de transit, (CT) se voyaient octroyés des titres transitoires de séjour (TTS) et pouvaient travailler dans des usines, essentiellement de la défense nationale, sous condition d’adaptabilité et de soumission aux modes de vies et aux réglementations en vigueur. Les autres étaient expulsés. Reconduits aux frontières. Abandonnés à leur sort. Tout retour illicite, était passible de condamnation et d’enfermement en Centre de rétention provisoire, (CRP), en fait des prisons spéciales, dont on ignorait à l’extérieure le fonctionnement, et dont on ne ressortait pas.

Il faut dire que l’état de guerre entre l’Europe, et les USA d’un coté et l’Etat Islamique d’autres part, rendait les populations peu regardantes sur le respect des droits de l’homme et en particulier le sort des émigrés considérés à priori comme dangereux.

La France, forteresse assiégée avait retrouvé ses frontières et ses douanes, ses modes de vie différenciés selon les régions et traditions. Les attentats étaient rares mais terribles et des prises d’otages mal terminées avaient causé durant les dernières années plusieurs centaines de morts, mais les vrais combats avaient lieux sur les terres africaines ou depuis plus d’une décennie les victimes se comptaient par milliers presque chaque jours, une terrible saignée qui laissait une grande partie du continent ravagé, et les épidémies et famines  s’y développant, tout  ce qui s’étendait au sud de la méditerranée ressemblait à un enfer.

 

La canicule qui frappait cette année là l’Europe, et la France en particulier était présentée par les idéologues islamistes comme un châtiment divin, annonciateur de la chute finale des contempteurs de la vraie foi.

Le choc des cultures avait atteint ces derniers temps un point de non retour. Les Musulmans de France regroupés en leurs quartiers priaient dans leur mosquée, et le christianisme presque moribond dans la France des années 10 avait dans la décennie suivante connu un étonnant retour d’intérêt.

Les processions et manifestations de prière publique pour obtenir le retour de la pluie devenait en cette fin d’été 2029 un véritable phénomène de société, accentuant la rechristianisassions du pays.

Il est vrai que l’assassinat du pape François par un fanatique islamiste avait, quelques années auparavant, singulièrement frappé les esprits et mobilisé des foules imposantes. Toutes les églises et cathédrales étaient pleines chaque dimanche, et de nombreuses petites églises de campagne désaffectées avaient été ré ouvertes au culte. Par ailleurs, l’encyclique de François 2 permettant aux laïcs, aussi bien homme que femme de célébrer la messe et de donner l’eucharistie avait redonné un grand essor aux pratiques religieuses, encouragées d’ailleurs par l’état nationaliste et conservateur, qui en France comme ailleurs en Europe, assurait un pouvoir réactionnaire, et autoritaire, proche des dirigeants catholiques et du nouveau pape. Lui-même était issu du Moyen Orient, patriarche irakien yazidi, converti au catholicisme. Son élection considérée comme une provocation par les musulmans, n’avait pas peu contribué à accroitre les tensions devenues paroxystiques. Mais plus que la guerre et les conflits religieux internes, c’est le climat qui devenait en cet été 2029 le sujet majeur de préoccupation. Les américains, les européens, les chinois et les russes alliés dans la guerre contre l’islamisme avaient d’un commun accord convenu d’un moratoire dans les mesures de transition énergétiques destinées à réduire le réchauffement. La relance économique, fondée sur un réarmement conventionnel généralisé avait quasi aveuglé les populations sur les périls climatiques. Le retour du plein emploi et les hausses de salaires, allias à un contrôle drastique des médias avait redonné à l’ensemble des gouvernants une indiscutable popularité et les opposants écologistes discrédités et ridiculisés étaient présentés comme d’irresponsables professeurs tournesols accrochés à leurs lubies, et radotant des inepties rétrogrades. D’ailleurs pendant tout le début des années 20 les hivers avaient été plutôt rudes et les étés pluvieux ou d’une chaleur modérée. Mais depuis deux ans les choses avaient changé.

2027 avait été très chaud, presque sans neige durant l’hiver et avec bien peu d’eau en été. 2028 avait été l’année de la grande sécheresse, quasi comparable à celle de 1976, mais marquant beaucoup moins les esprits tant la technologie et l’organisation sociale avait permis de vider en partie les rivières au profit de l’agriculture, et la chaleur élevée mais tolérable avait été fort appréciée de tous les vacanciers.

C’était une toute autre affaire qui se développait dans cet été 2029. La chaleur du mois d’aout était telle que la végétation séchait sur pied, et cette fois ci l’inquiétude alimentaire était forte. Toutes les vignes semblaient déjà perdues. Le bétail donnait des signes inquiétant de risque sanitaire. Le niveau des rivières et des réserves d’eaux par ailleurs largement polluées avait tellement baissé par suite des prélèvements inconsidérés de l’année précédente que les experts prévoyaient une situation de crise et de grave pénurie, si aucune pluie ne venait d’ici une quinzaine de jours rafraichir les sols, les bêtes et les gens sur les territoires de plus en plus exsangues de l’Europe du nord. Les météorologues ne voyaient rien venir les anticyclones demeuraient stabilisés, et les pluies tombaient ailleurs dans le grand nord canadien, le pacifique, ou l’est de la Sibérie mais plus une goutte en Europe et assez peu en Amérique du Nord qui commençait elle aussi à entrer dans la crise.

Seule l’Amérique du sud semblait bénéficier d’une relative stabilité hygrométrique. Cette exception au désastre mondiale décida les dirigeants occidentaux à envisager un pont aquatique entre le Brésil et les Etats Unis d’une part, et l’Europe d’autre part. L’eau de l’Amazonie serait transportée par les pétroliers géants réaffectés pour ce transport se substituant au transport habituel des produits pétroliers. Cette mesure en apparence de bon sens allait avoir des conséquences incalculables. Quand elle fut prise par une poignée de bureaucrates occidentaux dans un grand hôtel de Lausanne, on pensait qu’il ne s’agissait alors que d’une mesure d’urgence et de circonstance, ne devant avoir qu’une durée limitée au plus à quelques semaines. Mais elle dura plusieurs mois, provoquant d’abord une pénurie pétrolière aux conséquences terribles. La circulation des véhicules à moteur fut d’abord réglementée, puis interdite totalement en Europe, à l’exception de celle des camions citernes qui depuis les grands ports alimentaient les villes et villages. Les immenses navires apportant l’eau par millions de tonnes et faisant la navette entre les deux rives de l’atlantique ne pouvaient cependant permettre à l’Europe de maintenir son agriculture son élevage, et d’abreuver ses populations. Des mesures de rationnement drastiques furent prises. On ne chercha pas à savoir ce qui se passait derrière les grilles des centres de rétention, mais il fut décidé de vider tous les centres de transit et de ne plus accepter l’arrivée d’un seul émigré.

Les quartiers musulmans se virent privés par ailleurs de tout ravitaillement organisé par l’Etat, servant en priorité, mais dans les faits exclusivement, les populations dites “de souche”.

Ces quartiers qui ressentaient déjà de longue date un sentiment d’exclusion, se soulevèrent sans doute également sous l’effet d’agitateurs islamistes saisissant cette opportunité.

Les transports d’eau furent attaqués et détournés, une part de l’armée déployée en Afrique fut rapatriée en France pour assumer leur sécurité et mater les rebellions. La guerre civile s’installa s’ajoutant aux guerres d’outremer.

Et la chaleur ne diminuait pas, et la pluie ne revenait pas.
Le mois de septembre fut inimaginable ment chaud. Autour de 45 degré dans le nord au dessus de 50 dans le sud de l’Europe.

Les décès commencèrent à se multiplier du fait des rationnements, du stress de la situation, des affrontements entre communautés. La vie devenant intolérable et de semaine en semaine s’aggravant, en dépit des promesses fatalistes des dirigeants affirmant que l’automne finirait par arriver, que les températures allaient baisser et la pluie revenir, les populations commencèrent à envisager des mesures d’exode massif. Les habitants des campagnes commencèrent à se regrouper autour des fleuves et des points d’eau. Les barrages furent pris d’assaut et cernés de campements. Une ruée vers la Suisse et ses lacs fut arrêtée par des barrages de route et de puissants moyens militaires mis en place par ce pays. Toutes les ressources d’eau furent d’ailleurs et dans toute l’Europe militairement sécurisée surtout à partir du moment ou les réseaux d’eau potable durent être coupés, et remplacés par des points de distribution sous contrôle de milices armées.

Une impression de fin du monde se répandit dans une Europe dévastée.

Toutes les grandes villes portuaires doublant, triplant leur population devenaient des campements géants d’attente pour d’improbables embarquements vers des pays? il pleuvait encore.

Octobre arriva sous un soleil de plomb persistant et une température moyenne de 48 degré.

François hollande se réveilla en sueur, tremblant de peur et les idées confuses; il se dit dans son demi sommeil : je dois absolument réussir cette Conférence de Paris et faire signer le protocole sur le climat. Mais au fait en quelle année sommes-nous?

   

LE DISCOURS DE LA VIE

 

Peu de temps après mon voyage solitaire au Québec de fin mai 2009, je fis un rêve étonnant, quasiment une VISION, en m’éveillant dès le matin, je rédigeai, de mon lit, le texte ci- dessous en le datant du Samedi 6 juin 2001 (en fait 2009) – mal réveillé ma notion du temps restait floue au lendemain d’une soirée photo de voyage de “la Bella Italia”, très arrosée et voilà mes notes, telles quelles, prises au matin, encore dans le demi-sommeil)

Nuit agitée, difficile, presque des visions et qui se clôt par une grande réception-débat, à table. Je prends tardivement la parole dans une grande discussion ma prise de position est très attendue. On ironise sur mes grands loisirs, évoqués auparavant, qui me permettent le temps de la réflexion Je précise en préambule qu’ils sont bien remplis, et voilà le discours qui me vient en bouche :

LE DISCOURS DE LA VIE

La question soulevée tournait, me semble-t-il autour de la morale et de la responsabilité au regard du problème de la mort et d’une autre vie possible. D’emblée j’affirme qu’il me paraît possible d’apporter une réponse simple et définitive à ces questions compliquées (ce qui fait ricaner). Il suffit de s’appuyer sur quelques certitudes premières qu’il convient d’abord de rappeler. Et là mon discours commence. Il est magnifique de clarté et d’intelligence, ma voix est assurée, très calme, chaque mot est pesé et tombe à sa place ; tout ce discours que je découvre moi-même en le disant est parfaitement frappé au coin de l’évidence et s’impose comme tel à tous ceux qui l’entendent. Quelques ricanements et réactions ironiques viennent encore semblant signifier qu’évidemment, on peut toujours enfiler des perles de lieux communs et ouvrir des enfilades de portes ouvertes, mais peu à peu les rires se tarissent et tout se tait dans une attention exceptionnelle et silencieuse. L’étonnement d’abord puis l’admiration et la stupéfaction se lisent sur les visages, puis la conviction de la vérité qui s’impose à tous ; je passe moi-même par ces sentiments en m’entendant. Je ne peux reproduire ce discours, mais je me souviens du plan qui le composait :

1/ Gratitude envers la vie reçue, certitude première, reçue gratuitement de nos parents, mais non donnée, transmise, comme un relais, reçue par eux-mêmes aussi gratuitement, et aussi remarquablement transmises à leurs parents par les parents de ceux-ci et ainsi de suite aussi loin que l’on remonte. La Vie est un bien, dont nous jouissons comme ils en ont joui, un bien indiscutable, partagé avec tous les vivants présents, passés et à venir, et au-delà de la vie même, notre existence est un bien reçu et transmis, partagé par tout ce qui fut, est ou sera. L’existence comme don gratuit reçu et transmis, cette vision répond aux paroles de Saint François sur son frère le soleil, sa sœur la lune etc mais j’anticipe là sur la deuxième certitude.

2/Fraternité des existences ; nous ne vivons pas seuls, nous n’existons pas seuls. Nos frères et soeurs vivants, humains et non humains, ont reçu la même transmission du don gratuit de la vie bonne, et tous les animaux, toutes les plantes, toutes les êtres ont reçu le don de l’existence ; nous voilà avec cette affirmation au cœur du “cantique des créatures” de Saint François d’Assise. Comment ne pas saluer l’évidence de cette fraternité des êtres vivants sur notre planète et d’une manière plus générale de tous les existants de notre univers ? Toutes les créatures, vivantes ou non, sont fraternelles et ce mot de créature nous mène à l’idée de création. Rien de ce qui existe dans la création ne nous est étranger. Et nous n’avons pas à refuser ce mot de création, mais à lui donner sa pleine valeur de signification. Les créatures existantes, vivantes ou non, qui nous entourent et dont nous sommes part ne peuvent se mettre en doute, toutes ont reçu comme nous le don gratuit de l’existence transmis depuis l’origine Comment douter en effet qu’il y eut une origine à ce processus dont nous voyons le déploiement, et notre gratitude première doit remonter jusqu’à cette cause première de toutes les existences fraternelles. Cette cause première, créatrice des créatures, nous ne pouvons la nommer et nous en ignorons tout sauf ses effets. Mais c’est d’elle que nous vient ce don gratuit de vie dont nous jouissons dans la fraternité de tout ce qui est.

3 /Responsabilité et solidarité à l’égard du vivant et de tout l’existant; vivre en gratitude nous engage à ne pas nuire délibérément à la vie et à l’existence de nos frères les êtres de l’univers. Je développais la chose.

4/Toute crainte de la mort n’a pas de raison d’être, avant nous sont passés des fleuves de vies et d’êtres qui nous ont transmis le flux vivant des existences qui nous porte à présent, ils sont passés et les vies et les êtres d’à présent transmettent à leur tour leur gratitude d’être au flot des nouvelles vies, des nouvelles existences. Le flot qui nous vient du passé et remonte à la première origine est ininterrompu. Que sommes nous, sinon une goutte dans ce fleuve, qui vient de l’innommé et va vers l’innommé, ce qui EST, était avant nous, et sera après nous. Jouons notre rôle de goutte dans les eaux du grand fleuve, de feuille dans les branches du grand arbre, chacun de nous à sa place, sans plus de souci de mourir que nous n’en avons eu de naître, ne vivons que de gratitude d’être et d’être part au grand Etant du monde créé. Je ne sais plus trop les termes que j’employais pour ma péroraison lyrique et inspirée mais je me souviens de leur force et de leur effet ; mes mots étaient si convaincants, si apaisants, ils apportaient une si belle réponse aux questions soulevées, que tous se taisaient après mes paroles et que le président de séance reprit la parole en me remerciant et me disant qu’en effet mes loisirs étaient bien employés s’il me permettaient de telles réflexions et qu’il me remerciait de les partager avec cette assemblée.

Paula Mendersohn-Becker

paula

Au musée d’art moderne à Paris du 8 avril au 21 aout 2016

Artiste allemande, Paula Mendersohn  Becker (1876-1907) est une figure majeure de l’art moderne et du mouvement expressionniste en Allemagne. Séjournant souvent à Paris, elle rencontre des artistes qu’elle admire comme Paul Cézanne, Paul Gauguin et Auguste Rodin. Continuer la lecture

Inconnu n°51

La chaleur est accablante. C’est midi au soleil. Il rêve d’eau, d’eau de source. Ses pieds s’échauffent dans ses chaussures montantes, pourtant dépourvues de lacets aujourd’hui. Va savoir pourquoi ! Pas d’arme, pas de bagage. Il va seul. Il porte sa vie. Il la porte clandestinement. Il marche depuis des jours pour échapper à la misère et à la guerre. Il est étranger à ce pays.

C’est le pommier qu’il découvre tout d’abord, pommes moisson, petites et rondes, rouge et jaune. En croquer quelques-unes. Puis le potager tout de vert : haricots en fleurs, branches charnues de rhubarbe, choux pommés, fanes de carottes, plants grimpants de tomates et de petits pois. En contrebas, le ruisseau gargouille entre les cailloux, s’étire et glisse dans une simple auge en pierre de lave qui dégouline. L’eau y est limpide. Il s’assoit au bord de cet abreuvoir, y plonge les mains d’abord : l’onde s’enroule sur les doigts, douce, fraîche. Il soupire d’aise. Enfin pieds nus, il pénètre dans le bac, s’y assoit et ne bouge plus. Sentir l’eau sur la peau, sur les chevilles, entre les orteils, sous la plante des pieds : de l’eau fraîche, seulement cela pour ses pieds enflés. Fragrance de l’eau glacée jusque dans ses narines, au bord de ses lèvres. Frisson dans tout le corps.
Le jardin s’étire sans bruit, à la limite des lieux habités. Il a de la chance, voilà le refuge ol la force de l’eau sur la pierre balaie la fatigue. Il ferme les yeux et laisse couler en lui les songes vagues et envahissants du grand chemin. Voyage à la lisière entre terre et eau. Quelque chose de sourd bat à l’intérieur de lui.
La porte en bois au fond du jardin claque dans le lointain, battement de tambour répétitif. La mélodie le berce jusqu’à presque la nuit tombante. Pourtant il faut bouger. Il traverse l’enclos à la clarté du soleil couchant, enveloppé d’un halo d’innocence, une surprenante perception. Les senteurs s’entremêlent. Il sent lui-même le poil mouillé. Il n’en revient pas du moelleux de la terre battue. Il s’étonne que ses pas laissent une empreinte sur la terre volcanique. Et il s’interroge car le large chemin qui, tout à l’heure, longeait le bord de l’eau s’en était maintenant franchement écarté et s’était changé en un sentier serpentant entre les buissons épineux. Fallait- il continuer ? Rebrousser chemin ?? Avant de retourner les murs comme une crêpe, le vent pourra repasser ? pense -t- il en s’acclimatant à l’obscurité de la baraque de planches et de torchis dans laquelle il pénètre. Fraîcheur et odeurs mêlées, la plus forte étant la basane musquée. La nature semble avoir repris ses droits dans l’étable abandonnée. Sur les murs lézardés, s’entrelacent toutes sortes de plantes grimpantes. Il pose sa casquette sur une malle rouillée. Il détaille les outils au sol : fourche, râteau, pelle, brouette, arrosoir, échelle. Sur les étagères rongées par le temps, il inventorie un sécateur, un plantoir, des boîtes d’engrais, des ficelles, un almanach et une boîte à sucres.
Il sent une torpeur l’envahir, lourde sur les épaules. Soulevant le couvercle de la malle cabossée, il aperçoit un cahier d’écolier à la couverture en kraft bleu ornée d’une étiquette blanche. Il ne sait pas lire, il ne sait pas écrire, même dans sa langue maternelle. Les larmes coulent sur l’encre bleue des mots écrits à la plume. Il ne retient plus ni la tristesse, ni la détresse. Une lassitude ancienne, si profonde : elle terrasse.
Une averse, un doux rythme nocturne, humide, familier, le temps s’écoule, haché. Dans l’épaisseur des ténèbres et du silence, on entend seulement la pluie qui redouble. Et c’est l’orage maintenant. Ca tambourine sur les lauzes du toit. Ca le berce. Serait -il en train de s’endormir ? Il dort si mal en temps ordinaire.
Un rayon de soleil pénètre dans la pièce dans laquelle il a dormi. Il s’éveille. En ce matin de septembre, la lumière de l’aube met tout en relief. Sur l’établi, parmi les objets à la fois éparpillés et classés, se détachent le marteau et l’enclume, et puis des ciseaux de toutes tailles, de fins couteaux, des fils de cuir, de lin, de chanvre, des aiguilles, des clous en cuivre. Il n’a jamais rien vu de pareil ! Avec prudence, il caresse les formes, dodues, leur mystère soulignant leur attrait. Le bois l’a toujours attiré, sans se donner la peine d’apprendre à le travailler. Une indicible espérance naitrait -elle en lui dans cet atelier de fortune ?
Les croquenots en travers, les traces de pas, la porte entrouverte, sur ses gardes, le propriétaire fait irruption. Devant le gaillard, il recule d’un pas de sabot. Les deux hommes se toisent, en apnée.
-Tes godillots là dehors ils auraient bien besoin d’être ravaudés, dis donc ! Tu n’es pas le premier à squatter ma vieille baraque, on en a l’habitude par ici des Compostelle, ils passent et repassent, jour après jour, marmonne -t- il en lui tendant une paire de lacets en cuir.
Le pèlerin observe cet homme à l’allure quasi sauvage revêtu d’une redingote pailletée d’un autre temps, avec un fouet de dompteur dans la main droite : serait- il le maitre de ces lieux ? Il ne comprend rien à sa langue. Il se crispe et sort en jurant, visiblement à cran. Les battements du coeur s’emballent, il se met à transpirer abondamment. Faut- il lui en dire davantage ? Il s’accroupit, et au doigt, sur la terre, esquisse un plan de route, en courbes, en zigzags, avec une ligne frontière, des montagnes, des barbelés, des ponts, les bombes. Ainsi en traçant ces hiéroglyphes au sol comme sur un parchemin, le voyageur n’en finit pas de se dévoiler et de livrer son funeste parcours. Il s’emporte même, allant jusqu’aux abords du ruisseau qu’il se met à laper comme un renard craignant d’être pris au piège ! Faut -il accepter qu’il n’y ait aucun refuge possible pour moi, souffre -t- il ? Dois- je vivre comme une bête traquée ? Parcourir la contrée sans trêve ni repos ?

Dans le clair-obscur surgit la bête. Il ne l’a pas vue venir ni sentie s’approcher du ruisseau. Une douleur aigue dans le mollet le fait trébucher et s’effondrer dans le fossé. Quelque chose parait, s’impose à lui, quelque chose d’impensable le saisit. Il se trouve pris. En arrêt. L’impossible est là. Réel. L’étranger se tient silencieux, les yeux clos. C’est alors que la bête bien dressée enfonce ses crocs dans la gorge du malheureux et d’un bond recouvre son corps. Lutter ne sert plus à rien. Consentir est la seule chose qui reste possible, la seule qui atténue la révolte et l’effroi. Personne pour recevoir la peur de l’étranger, il va seul, fauché par la douleur.
-C’est bien, aux pieds, Farouche, belle bête, va…dit le dresseur au bourreau en lui donnant un morceau de sucre. Je crois bien que celui-là n’en valait pas la peine. Pas d’argent, pas de papier, pas de médaille. Heureusement que je suis là pour lutter contre la racaille. Dompter les fauves dans un cirque ou limiter l’envahissement du pays par des gadjos sans foi ni loi, c’est du pareil au même ! En inscrivant inconnu à la 51ème ligne de mon cahier bleu, j’ai au moins rédigé son épitaphe. Il s’en tire déjà pas mal, cet étranger !

Traversée en solitaire

Dans la plaine de Saône est le village de mes ancêtres maternels. Ils sont nés et vivent là depuis des siècles. La Saône est leur patrimoine et également leur mémoire. Elle nourrit leur prairie, elle abreuve leurs vaches laitières, elle transporte gens et marchandises, elle fait le bonheur des pécheurs, ses berges accueillent oiseaux et bêtes d’eau, les noyés disparaissent en ses eaux sombres… Ses ponts demeurent des passerelles entre deux contrées ennemies : l’Ain et la Saône-et-Loire. Je suis née de ces ventres jaunes comme se nomment les bressans. Le maïs, le blé, le colza, l’osier, le foin, le raisin, les carottes, les courges, les asperges : tout pousse généreusement sur cette terre de limon. Dans les cours de fermes, les volailles prêtes à être plumées puis vendues au marché local, se gavent de tous ces grains d’or et piaillent au chant du coq.

Ce dimanche d’août, nous persuadons nos parents et grands-parents de passer l’ après-midi au bord de l’eau, en prairie, au lieu-dit Uchizy. D’ immenses troupeaux de vaches paissent depuis toujours sur cette prairie communale, gardés par des bergers légendaires, héros saisonniers souvent assoiffés. Nous jouons au pré, un semblant de plage sablonneuse au bord de la Saône, quand je décide de tenter seule, du haut de mes quatorze ans, la traversée de la rivière. Grand-mère, grand-père, mère, père : aucun d’eux ne sait nager. L’eau leur fait peur : sa profondeur, sa couleur, ses malheurs…Nageuse débutante, adolescente affirmée, je brave mes scrupules et la crainte visible de mes ancêtres. Personne ne me retient !
Je nage en brasse, lentement, méthodiquement. Concentrée sur mes mouvements, j’essaie de ne pas être attirée par les herbes et les feuillus qui me frêles le ventre. Je ne regarde pas en dessous de moi, je vais de l’avant, assurément. Je me sens un peu sirène et un peu pionnière, native d’une famille de non nageurs. Cela me donne une force de propulsion incroyable. Je ne regarde pas non plus derrière moi. Je fais fi de mes aïeux transis, figés sur la rive droite, les yeux rivés sur la surface de l’eau. Ils se sont installés dans le silence, un silence de mort. Impuissants spectateurs, la scène leur devient insoutenable! Le courant se fait sentir au cœur de la rivière. Pas de tourbillons, mais du courant quand même. Cela m’oblige à nager en crabe, un peu déportée à chaque brasse. Je résiste. Je me recale à chaque avancée. La lumière est crue. En ligne de mire, la rive gauche accroche mon regard avec gourmandise. Je l’atteins sans en réaliser la difficulté. Inconsciente des risques encourus, je suis satisfaite. Je me sens différente sur l’autre rive. Je viens de grandir en quelques brasses, affranchie des peurs de mes proches et renforcée dans l’estime de mes capacités physiques. La traversée m’aurait-elle parue longue ou dangereuse, je ne l’avouerai pas ! Pourtant aucun de mes signes de victoire n’ étanchera les larmes silencieuses de ma grand-mère.
Rite initiatique à mon insu : sans cadre, sans protection, en solitaire. Ca laisse des traces : traces de liberté, de volonté, de bravitude, traces de solitude. La rivière a avalé mes peurs. Elle a contenu ma joie et ma plénitude d’exister par moi-même.
Depuis ce jour mémorable, je me sens digne héritière de ma famille bressane. La rivière Saône en est la mémoire. Je m’y baigne encore aujourd’hui avec mes petits-enfants, la Truchère, près de l’écluse. Les bateaux de croisière la sillonnent le jour et l’illuminent le soir tombant. Le T.G.V s’y reflète à grande vitesse. Les cygnes caressent ses flancs. Les rossignols harmonisent ses clapotis. Les génisses la regardent couler avec leurs yeux de merlan frit. De monstrueux silures alimentent la légende de ses profondeurs.
Le roman familial retiendra que tous les témoins de cette traversée en solitaire auraient vraiment eu peur pour moi, libre nageuse.

 

Naissance du chaos

Dans un souffle court, en un rien de temps, l’air se glaça, les nuages s’assombrirent, l’atmosphère changea. Un grondement. Cela commença par un grondement, un grondement féroce et sourd flanqua d’une odeur glacial.
Ce n’était pas un grondement de tonnerre, non plus un grondement sismique, mais plutôt une onde océanique, un roulement qui enflait par intermittence. Et la nuit tomba d’un coup, sans lune ni étoiles.
La cheminée céda la première et l’antenne s’envola sans effort. Puis la vibration sonore vint de l’intérieur, sourde. A travers les volets en persienne, seules quelques gouttes ruisselèrent et glissèrent le long de la façade. Elles débordèrent en pluies fines d’abord, ininterrompues. Le froid gagna, le ciel s’obscurcit, blafard. Un vent violent souffla. De l’intérieur, l’eau se fit véhémente, offensive. Elle enfla au point de jaillir ouvertement des fenêtres, en cascades torrentielles. Des vagues, des vagues…éclatèrent en lames déferlantes, des lances d’eau, un courant de marée puissant.
La maison devint eau, trombes d’eau. De cette houle se déversaient une à une, une personne, puis deux, puis plusieurs personnes, englouties au fur et à mesure par le raz de marée. Elles se cognaient les unes contre les autres, s’abattaient et disparaissaient dans le tumulte bouillonnant d’une terrible écume blanche. Les vagues tapaient le sol, rebondissant jusqu’au toit. La maison souffrait, craquait. Une bourrasque finale souleva l’édifice entièrement. Le vent était si fort que les voix ne portaient plus. Les cris s’évanouirent…Naquit ainsi le chaos.

Bill Viola

Bill Viola

Bill Viola

Bill Viola

Goutte à goutte

Goutte, une minuscule goutte d’eau je suis, allongée entre les pétales d’une rose et la toile d’une araignée d’eau. Je m’enivre du parfum de Céleste, mon hêtre. Je cherche ma voie : le matin je m’étire, à midi je danse, le soir je rebondis. Je suis eau, je suis bulle. C’est la ronde du jour. Je nourris la terre, je butine l’air, j’aspire la brume, je bois la pluie, je gonfle la rosée. Je reflète la lumière du ciel et le souffle du vent. J’ aime rester transparente, je lézarde sur les couleurs de roche, d’herbe, de mousse, de bois. Je coule au gré des courants, je chavire, j’ infiltre, je dégouline, je suis larme.
Goutte d’eau, source, source inconditionnelle de vie, cycle éternel de vie.
Un avenir? Devenir ruisselet, rivière, fleuve, cascade, océan, eau souterraine, nuage?
Goutte de pluie sur la ville. Viendrais-tu te promener avec moi, sur le toit, près de la rive argentée, nous créerons un jardin d’eau, d’herbe, de fleurs, un jardin suspendu, en spirale, aux senteurs épicées?
Goutte préhistorique, je saute dans la faille, j’ai peur, le ciel s’obscurcit. La mélodie du goutte à goutte m’entraine vers un stalactite luisant. Je m’y accroche, goûtant sa fraicheur. L’obscurité et le quasi silence de la grotte Chauvet me consacre pour l’éternité !
Deviendrai-je l’eau d’une fontaine, l’eau d’un lac, l’eau d’un marais, l’eau municipale?
Je suis perdue, je tourbillonne, je m’éparpille, je me gaspille aux robinets. Je me confonds avec les cieux. Un souffle passe. Il embaume, il frise les narines mouillées par les embruns, il tétanise les poils hérissés, il sèche la peau plissée.
Goutte cruelle, elle ne parvient pas sur tous les continents, se noie dans les océans, s’évapore au-dessus des oasis, déserte les dunes, croupit dans les marigots. Il n’est pire eau que l’eau qui dort !
La ronde du jour est la minuscule goutte, retenue entre les pétales d’une rose céleste et la toile d’une araignée d’eau engourdie.

Chouette effraie

Au bout de la pluie, il y a la mer. Et du torrent surgit la cascade, une cascade d’eau de roche, envoûtée par les orgues basaltiques. Dévoilée par son chant, son cri même, la belle chevauche les orgues, déborde sur les rochers. Un arc en ciel révé?le ses couleurs, halo de lumière aux reflets métalliques, caressé par un vent cruel.
Qui loge dans cette grotte voilée par la chute d’eau? Des vermisseaux nouveaux nés, des scarabées effarouchés, des têtards en retard, des chauves souris endormies, des araignées ébouriffées? Une chouette effraie !

Elle s’élance une nuit de pleine lune. Son cri angoissant emplit la forêt endormie. D’arbre en arbre, le rapace nocturne connait bien son territoire. Son envol brise le silence. Ira -t- il nicher sous le porche aux épis de maïs suspendus ? Ou? réussira -t- il à temps à se percher sur le clocher de l’église pour les alerter ?
Car la mer monte. Son grondement sourd est masqué par la clameur de la cascade. Cependant, le ciel est agité, les feuilles tremblent insensiblement. Nul n’y prête encore attention. Un ragondin parade au bord du fossé. Une truite égarée sursaute. Un lièvre se régale de plantain. Une vipère aspic dévore un rat des champs.
De l’épaisseur des ténèbres survient la pluie. Une forte pluie qui se met à cingler les roches en saillie. De grandes eaux en jaillissent et rebondissent. La chouette affolée bat de l’aile. Dès lors, une puissante houle tourbillonne entre les rives. Elle roule en une écrasante vague d’orage, féroce, sans limites. Franchira-t-elle la falaise ? Elle arrive à tout dévaster sur son passage : arbres, cabanes, barrières, poteaux, murets, enclos, bêtes et gens. La mer enfle à vue d’œil, son tumulte s’intensifie. Elle déferle jusqu’à la grotte ensorcelée : mystère englouti !