Archives de catégorie : MARY

Regroupement de tous les textes de Mary

La pire zone plombée

Nous étions complètement bourrés quand nous sommes sortis de la boîte à 5:00 du matin. La rue était déserte, Munich se réveillait. Sur la façade de l’immeuble décrépit, les néons de l’enseigne jetaient leurs derniers feux, rouge sang, palpitant dans la nuit noire.

Karl m’avait accueillie la veille, à la descente du train de 23:00 en provenance de Paris. Il avait hâte de me faire connaître ses bonnes adresses, ses repères et m’avait entraînée dans son sillage, de bar en bar jusqu’à débarquer dans cette boîte située dans une zone plombée, loin du centre de la cité, au milieu d’entrepôts et d’ateliers désaffectés.

Karl, écroulé au pied d’un réverbère, n’avait plus conscience de rien. Il flottait dans un état proche du coma, imbibé d’alcool et shooté de cocaïne. J’avais encore ma valise à la main, je ne me souvenais plus du nom de la rue où habitait Karl. Un indice me revint en mémoire ; au cours de nos échanges téléphoniques, il m’avait dit se loger à proximité de la bibliothèque centrale. Féru de littérature, il se réfugiait là  pour y travailler échappant ainsi à l’ambiance bruyante de son appartement qu’il partageait avec des colocataires fêtards. En fait, il me restait à trouver une station de taxis pour nous ramener au cœur de la cité et attendre ensuite que Karl reprenne ses esprits.

Épuisée après cet effort de concentration, je m’assoupis.

Des bruits de bottes claquant sur les pavés, l’éclaire d’une torche en pleine face eurent tôt fait de me reveiller. Munich se révéla alors froide, hostile, étrangère.

Pêche miraculeuse

J’étais venue rendre visite à une jeune collègue qui venait d’accoucher. Les amies réunies autour du berceau s’émerveillaient des babilles de l’enfant, ignoraient la jeune mère embarrassée de tenir en son sein un trésor, une énigme à elle révélée.

Nos regards se sont croisés, je perçus en elle un trouble et partageai, l’espace d’un instant, son terrifiant secret. Malgré le dégoût qu’elle en avait, elle donnait le sein à son enfant. Cet enfant était à la fois l’âme du lieu et son diable.

De cet instant suspendu entre nous, tel la corde tendue de l’équilibriste, de ce turbulent silence, est née notre amitié.

Pourquoi est-il si difficile de croire que l’amour d’une mère pour son enfant n’est pas instantané, inné, sans limite et sans mesure. Pourquoi ?

Ce sont des cris d’amour refoulés qu’emporte le vent.

Une obligation à l’amour inconditionnel à laquelle la mère doit se soumettre , faute d’être jugée, bannie au rang des mères indignes. Pourquoi ?

Qui sommes-nous pour juger de cela ? Voilà la question que je suis posée à ce moment là.

Le sage Swami Prajnanpad rappelait que “si vous connaissez vos limites, vous êtes libre.”

Écoutons, testons, osons accepter nos limites et découvrir en chacun de nous plus de feu, plus de feu.

Jeu loufoque sur deux tableaux

La danseuse décomposée fait des pointes sur le ponton d’un transatlantique sous le regard médusé de l’équipage envouté par les arabesques de l’étoile. Tandis que le mécanicien en chef, maitre du ventre de l’immense goélette, fier comme un baldaquin, assourdi par le tonitruant bruit des moteurs, active sans fin la machine infernale qu’il a fabriqué de ses mains. Il la nomme Barcelone, en souvenir des longues années passées dans les geôles de sa prison pendant lesquelles il a conçu son redoutable engin. Composé de clefs à mollette, de roues d’engrenage, de pièces d’armurerie, l’homme, reclus, sourd à la liesse de la foule sur le pont, jubile à passer à l’aboutissement de son œuvre.

Un dernier cure-dents dans la roue infernale, il se recule et, béat, admire sa créature.

Matin d’hiver

Par un froid matin d’hiver, sous un ciel limpide traversé par un effilé de nuages, Yuki tire son petit frère par la manche. Nao renâcle à se rendre à l’école. Emmitouflés sous quatre couches de paletots matelassés, les pieds enveloppés de papier dans leurs sabots d bois, ils avancent, courbés contre le vent, réduits au silence de crainte que le vent ne s’engouffre et leur glace la poitrine.

Nao tombe une nouvelle fois à genoux sur le chemin enneigé. Étoile crucifiée, engoncé sous les couches de vêtements, il tarde à se relever, à faire surface, à reprendre pied. Tel un nageur épuisé, ankylosé de tous ses membres, il se laisse couler sans se débattre.

Yuko le tire par les bras, par les pieds, elle lui frappe le dos, le retourne, l’appelle, tente de soulever son petit corps inerte. Elle souffle sur ses mains, sur ses yeux, sur sa bouche. L’enfant s’anime, fait surfaces, des larmes de neige inondent son visage bleui. Elle l’enlace si fort jusqu’à manquer de l’étouffer. Pris d’une toux, hoquetant, Nao hume l’air, ses narines se gonflent, ses yeux s’agrandissent démesurément, vers quel rivage a-t-il dérivé ? Il semble la reconnaître, lui sourit et dans un élAn s’abandonne à l’étreinte, leurs cours battant à l’unisson.

La vie idéale

Le corps apaisé et la main offerte
Le cœur ouvert à la méditation
Songe à la divine contemplation
De la rizière ondulante et verte

Vagues de terrasses se déployant
Saris colorés courbés vers l’espoir
D’une récolte généreuse au soir
Au rythme martelé des gamelans.