Archives de catégorie : CABAN’AIN 2017

Le Râdome

Au cœur de la ville, près du fleuve Rhône, s’est posé un dôme, blanc, monumental, sur la grande place il en impose.

Longer le Râdome par un chemin de bois, marcher, entendre la ville et soudain être invitée par le son des vibrations musicales.

Échappées du dôme, entrer sous la coupole, s’asseoir au bord d’un bassin aquatique aux eaux bleues, s’étonner, regarder circuler les notes de musiques déposées à fleur d’eau, elles carillonnent, elles se déplacent et s’entrechoquent au gré de leur croisement, elles flottent…coupes de porcelaine blanche, unies par des sons, dispersées par des ondulations aquatiques.

Je savoure la valse de ces mélodies de bohème aux résonances cristallines. 

La vie idéale

Grand-mère serait là, le cheval aussi
Courent les poules grognent les cochons
Du pigeonnier volent les tourterelles
Des arbres du silence et un puits.

Grand-père au champ près de sa vigne
Des hirondelles sous les poutrelles
Vaches en prairie le lait dans l’écuelle
Au soleil couchant un vol de cygnes. 

Un roc

Massemblumoi reste perché sur un roc brun dominant l’anse Blionassemu, village en bord de mer, abandonné, où seul vit encore un ermite. Les rues pavées ne longent que des maisons de pierre effondrées aux toits béants. La chapelle romane plutôt bien conservée domine, refuge des rapaces des pigeons voyageurs et des mulots. La bergerie de l’ermite, à l’écart du bourg, attire par son abreuvoir d’eau fraîche. La montagne n’est pas loin.

L’ermite n’aime pas la mer, il ne perçoit pas l’appel à nager qui émane de l’eau, elle lui fait peur la mer : sait-il nager ? Persuadé d’être béni des dieux, l’ermite se protège des autres et protège sa terre. L’exil des habitants s’est fait massivement à la suite de l’incendie tentaculaire qui ravagea le village et rasa les collines alentour, jusqu’à la mer. L’ermite était aux estives, berger infatigable, chasseur impénitent, homme solitaire et sauvage, craint par les villageois car il possède déjà toutes sortes d’armes, de cartouches, une faucille, un marteau et même de la mort aux rats. Orphelin, recueilli à Massemblumoi, il était l’enfant de tous et de chacun, le fils spirituel de l’abbé. Les villageois l’avaient adopté. Il se reconnaît à présent comme sorcier, devin et magnétiseur. C’est ainsi qu’il réussit seul à faire prospérer son troupeau de brebis depuis ses années d’ermitage.

Autrefois, la chapelle était un lieu renommé de pélerinage, on y implorait Sainte Rita, patronne des malvoyants et des causes perdues. Lui-même a eu recours à sa bénédiction et est parvenu à capter une source, bienfaitrice, la Blumoi. Une terre fertile, l’air marin, quelques cartouches, un bélier et sa femelle, la vie s’organise, au diable le feu et son désastre : je mourrai sur ce roc, en aurait-il décidé ainsi à la mort de Gladys.

Oui, car en son jeune temps, l’ermite a traversé une période sombre – il a failli sombrer – lorsque la fille unique du boulanger, Gladys, se noya en mer un jour de tempête. Il en était secrètement amoureux. Elle était aveugle, d’une douceur infinie et chantait les louanges en soliste à la messe du 15 Août, une merveille !

Dès lors il avait tenté d’éloigner son chagrin en se réfugiant nuit et jour dans la garrigue, de piège en piège, s’allongeant parfois sous le grand chaîne centenaire où Gladys avait jadis osé découvrir son sein pour lui, un jour de 15 Août. Il commémore cet avénement en ouvrant chaque été la chapelle Sainte Rita le 15 Août. On peut entendre de loin l’Ave Maria résonnant sur les pavés des rues du village désert, sur les murs éboulés et même jusqu’au plus petit grain de sable dans la baie de Blionassemu. Il ne remit jamais un pied sur la grève et ne retrouva ni la force ni le courage d’entretenir sur la colline brûlée le moindre passage du rivage au village. Il s’isole malgré lui sur ce roc devenu inaccessible, gémissant de plus en plus souvent au pied du grand chêne. L’ermite inquiète les autorités locales.

Ce matin quand le signal de la vedette des Sauveteurs En Mer résonne dans la baie de Blionassemu, comprend-il en s’échappant à nouveau dans la garrigue, que le sort incendiaire qui s’est acharné autrefois sur leur colline prend enfin tout son sens aujourd’hui ? Car l’ermite ne peut plus rien voir rien savoir rien entendre de ce qu’il n’admettra jamais : la disparition de Gladys engloutie au fond des mers. Devine-t-il que c’est pour tout cela qu’aucun sentier n’a jamais été aménagé jusqu’à ce jour, du village au littoral ? Tandis que le mystère sur les circonstances Enigmatiques de la noyade de la fille du boulanger reste entier.

Pierres

Ils ont ramassé des pierres, des grosses, des rondes, des tranchantes.

Le lac gelé est gris bleu, patiné. Un silence de glace flotte à sa surface, un silence irisé.

La première pierre est jetée, elle ricoche, roule et glisse jusqu’à la rive végétale. Le silence rebondit.

La seconde pierre claque et tremble sur la glace, tranchante elle s’immobilise. Le silence se fend.

La troisième attire les lumières du soleil couchant, elle brille et flotte dans l’air, au ras de l’eau, avant de venir s’écraser et éclater la croûte glacée qui s’étoile en cristaux. Le silence éclabousse.

Entièrement nu Pierre escalade le promontoire. A ces pieds, le lac figé est un mur, un rempart pour lui, chevalier des eaux sombres, prince des ténèbres. Aveuglé par les reflets argentés, il est hypnotisé. Un silence de plomb couvre la vallée. Pierre ouvre les bras, son regard se perd au lointain, longtemps… Il se tourne vers eux, enfin, s’agenouille et dans un jet de larmes murmuré : ça ne sert à rien ! 

Dire la nuit

Un peu de nuit pleure doucement dans les cils d’un pinceau, elle s’étale délicatement en arrondi, repli de nuit, comme des promontoires flottant dans une mare grisonnante, dans une immense tâche délimitée par des murs invisibles, posée sur le blanc de la feuille , blanc d’un silence aveuglé.

La nuit se dit dans cet espace opaque, presque lisse. Elle s’impose avec d’imperceptibles nuances, elle s’étale aux yeux de tous, naturellement sombre, liquide. La nuit se boit, s’absorbe et se répand.

Un appel, une évidence, impossible d’y échapper.

Omansemlimsub

Omansemlimsub est un territoire de la chaîne himalayenne, perchée à 7.000 mètres d’altitude où ne vivent que des androgynes de trente ans d’âge. Ils ne vieillissent jamais. Ils ont la peau bleue et les fesses roses car ils se nourrissent en été que de mures, de myrtilles et d’une espèce de carottes endémiques aux racines profondes. La contrée est recouverte de neige six mois par an.

L’activité de ce peuple pacifique est la méditation, la rigolade, la peinture, le chant et la danse. Ils ne sont ni dominés ni préoccupés par la sexualité, le pouvoir et l’argent. Ils n’ont d’ailleurs ni monnaie ni banque.

Ils élisent un Roi tous les ans. Il est chargé de s’occuper de sept ruchers et d’un troupeau de dix yacks. L’hiver les Omansemlimsubiens ne boivent que du lait chaud sucré au miel. Certains gourmets regrettent que la cannelle ne pousse pas dans leurs vallées. Ce sont des ronchons que l’on écoute d’une oreille discrète.

Comme ni les Chinois, ni les Indiens, ni les Tibétains et encore moi les Mongoles ne sont parvenus à découvrir leur territoire, ils vivent en paix, malgré les richesses aurifères et en métaux rares de leur sous-sol, pourtant bien utiles à la fabrication des puces des microprocesseurs.

Seuls quelques initiés connaissent la trouée dans la montagne pour rejoindre leurs terres paradisiaques où sont interdits les buralistes, les dealers, les ethnologues, les ethnographes, les statisticiens, les politiciens, les banquiers, les économistes, les économètres, les startuppers et même les éleveurs de chiens, même pékinois.

Aucune route mais un sentier escarpé permet de rejoindre ladite trouée à partir de Sublime-Nammos où se trouve un centre commercial important. Dans ce lieu, à 4.000 mètres d’altitude, tous les artisans, tous les éleveurs et tous les maraîchers de la contrée se rassemblent pour échanger, vendre et conclure des contrats de mariage.

Les conversations vont bon train à l’apéro au Bar des Cévennes  tenu par un Ardéchois amoureux du Ladakh  sur les Omansemlimsubiens, ce peuple aux mœurs étranges. Un médecin-chercheur argentin prétend qu’ils sont tous rhésus O, comme les extraterrestres qui ont visité la Terre, il y a 30.000 ans.

Les rares personnes qui les ont visités, des initiés respectueux des plus vieilles traditions du monde gardent jalousement leur secret depuis des siècles. Celui qui trahirait aurait la gorge tranchée et le cœur arraché.

Gargamel, le fils d’Azarek le fourbe, un gourou venu de France aimerait pouvoir passer au travers de la montagne sacrée. Son père organise des stages d’énergétique constructiviste quantique, de symbolique celte transcendantale et de jeûne raîlien au sommet du Bugarach à Rhèmes-les-Bains en Ariège. Il aurait fourni à son fils la clef d’accès au passage secret. Information qu’il tient de bugnes à bugnes des extraterrestres venus faire la révision des 10.000 lunes lors d’une nuit de Saint-Jean d’hiver dans les cavernes du Bugarach.

Gargamel, le fils d’Azarek le fourbe, veut rencontrer les Omansemlimsubiens pour leur vendre des piscines gonflables en échange de leur élixir de vie dont il espère tirer un grand profit dans les marchés bios et végans de l’Ariège. Pourquoi des piscines gonflables, me direz-vous? Vous n’ignorez pas que les cascades d’eaux chaudes volcaniques et ferrugineuses qui irriguent en pétaradant Omansemlimsub ne se conservent pas dans des vasques. Soit l’eau s’évapore tout de suite, soit elle se fige en glace instantanément. Inconvénient notable pour les ablutions des rares visiteurs. Seules informations fournies par ceux-ci qui mettent en danger la sécurité des Omansemlimsubiens.

Gargamel erre des jours et des nuits entiers à la recherche d’un guide mais surtout d’un passeur. Si on ne peut pas passer par la trouée, on escaladera la montagne , songe-t-il après 10 nuits d’insomnies.

Il paye des sommes astronomiques des sherpas et des alpinistes himalayens formés à bonne école par Edmund Hillary, le premier vainqueur de l’Everest. On ajuste des bouteilles à oxygène sur les sacs des sherpas dans lesquels sont pliées des piscines gonflables. Deux par porteur. On installe le camp de base à 5.000 mètres. Les alpinistes posent une main courante et des ponts métalliques jusqu’au deuxième camp de base à 6.000 mètres. Des sherpas qui croient voir la trace du Migoi, l’abominable homme des neiges, s’enfuient à toute jambe à Sublime-Nammos.

L’ascension jusqu’à 7.500 mètres où l’on espère trouver un col pour rejoindre Omansemlimsub est périlleuse au milieu des séracs et des coulées de neige fraîche et du vent violent. Un guide tombe dans une crevasse, un autre sur 2.000 mètres. Encore quatre piscines gonflables de perdu  Déplore Gargamel.

Quand Gargamel, un guide népalais et deux sherpas arrivent au col, il ne reste plus que le cinquième du stock initial des piscines gonflables. Soudain, la terre tremble et s’ouvre en une gueule de feu dans laquelle se dissolvent dans le magma en fusion les piscines et les cinq hommes.

Accueillir, faire plaisir semble être la préoccupation principale des Omansemlimsubiens. La crevasse du guide se termine par un long tuyau de mousse et des tapis des fleurs arrosés d’eaux chaudes et nacrées dans lequel l’alpiniste soigne ses blessures. La pente neigeuse où dévale son collègue s’achève en pente douce dans un lac dont l’onde calme les angoisses et apaise la brûlure des peaux laminés par la glace et la neige gelée.

Vous avez compris. On soigne les deux malheureux. On se réunit autour d’eux dans un cercle d’énergie. On leur faire boire du lait de yack sucré de toute la réserve de miel de l’hiver. Chacun leur colle la salive sur les yeux. Ils deviennent aveugles et oublieux de leur séjour à Omansemlimsub jusqu’à leur retour au bar des Cévennes dans le centre commercial de Sublime-Nammos.

Le Chaman, élu comme le Roi pour une année pleine, car tous les Omansemlimsubiens ont des dons de voyance, de clairaudience et de médiumnité, voient dans son chaudron enflammé de branches de genévriers les corps en fusion de Gargamel, du guide népalais et des deux sherpas, ainsi que des objets fondus rougeâtres dont il ignore la nature, la texture et l’utilité.

Le Chaman dirige l’âme de Gargamel vers les Terres du perpétuel oubli où toute réincarnation est impossible. C’est le territoire de ceux qui empoisonnent l’humanité de génération en génération. Ils sont Légion depuis l’aube de l’humanité à la surface du globe.

Les Âmes de ses partenaires qui ont accepté de suivre Gargamel parce qu’ils n’en supportaient plus de faire les poubelles pour nourrir leur nombreuse famille dans les bidonvilles du centre commercial ont rejoint la Terre des félicités et des joies éternelles. De là, ils peuvent faire des allers-retours sur terre avec l’easyJet des anges et des archanges pour combler leurs gosses de victuailles et d’une éducation de qualité, gages de Liberté et de Paix.

Chroniques beaujolaises

Je n’ai jamais su si je devais aimer le vin, me laisser dominer par lui ou le fuir comme un ennemi.

Mon grand-père maternel était représentant en vins et spiritueux. Mon oncle par alliance et son frère usinaient tous les robinets et la fonte pour les cuves à vin. Ma grand-mère maternelle tenait un commerce d’ustensiles de cuisine et de services de tables. Elle louait de la vaisselle aux vendangeuses pour les repas des vignerons et les fêtes de vendanges.

Des ripailles, des cochonnailles, puis de la vomissure sur le pavé de la cour des bâtisses en pisé. Des bacchanales pendant lesquelles un grand flandrin, complètement nu dans un tonneau de raisin, hurlait à tue-tête : il y a des globules rouges, il y a des globules blancs, peut-être qu’il y a des globules rosés.

Je n’ai jamais su si je devais m’enivrer du breuvage divin ou le prendre pour le vitriole du diable.

Mon grand-père paternel était médecin du chemin de fer. Il amputait les cheminots imprudents ou ceux que les cadences infernales rendaient ivres ou fous. Ou ceux qui se laissaient broyer le bras sous un train ou dans une meule pour ne pas retourner sur le front dans les Ardennes. Un médecin de ville, officier dans les tranchées de 14-18, pouvait à cette époque pratiquer la chirurgie d’urgence.

Ma grand-mère paternelle d’origine suisse communiait sous les deux espèces le dimanche au temple de Villefranche.

Je n’ai jamais su si je devais boire du vin et des liqueurs ou nourrir à leur endroit une véritable horreur.

Dans ce pays de vignobles, où les gens sont chaleureux et bons vivants, dont le sang rouge irrigue les veines de la Ville de Lyon comme la Saône ou le Rhône, la cirrhose et le délirium tremens occupaient mon grand-père paternel à plein temps.

L’un de mes grands-pères était plutôt de gauche (un Rouge), l’autre de droite (un Blanc). Je sais que pendant la Résistance, ils s’accordèrent pour lutter contre la peste brune. Ils auraient pu dire non sans humour qu’à la’assemblée européenne quand les Verts voient rouges ils votent Blanc.

Pigments envolés

Une cloche tinte dans le matin, cristalline. Une barque trace des sillons à la surface de l’Ain. De mon promontoire, j’observe un peintre qui tague l’espérance du monde meurtri sur le mur des sons, A la surface des mondes flottants et sur les étamines d’une graminée portée par le vent.

Une simple tache rouge de pigments diffus sur une feuille d’aquarelle. De l’humide dans l’humide, précise le maître. Un univers de douceur qui se diffracte dans l’infiniment petit et l’infiniment grand du cosmos.

Une nouvelle étoile écarlate naît en pleine fusion dans une galaxie vert clair. La naissance d’un enfant déchire en hurlant la matrice originelle de la vie. Puis c’est le rien. Tout s’apaise. Tout n’est que calme et silence dans cette création éphémère.

Les pigments d’aquarelle s’évadent de la feuille et parsèment de grains de sable les coquelicots du champ de blé du poète quand il ouvre la fenêtre d’un simple souffle de vent.