
Kokhâgne : encre et aquarelle
Trois bateaux sont affrétés.
Le premier n’a à son bord que des femmes. Les passagers sont exclusivement des dirigeants d’États démocratiquement élus, mais aux idées guerrières, des dictateurs fous, des généraux tyranniques, des fabricants et vendeurs d’armes, des architectes et des entrepreneurs en reconstruction. Une fête est organisée où le caviar se mange à la louche, où le champagne coule à flots. Des danseuses de cabaret offrent un spectacle de paillettes, de semi-nudité, de pirouettes et de french cancan.
Lorsque le navire borde au large de l’île déserte de Scrofule, tout le monde est invité à descendre du bateau. On offre aux passagers un barbecue de poissons, de brochettes de bœuf et de côtelettes de mouton. Les convives se reposent au soleil. Ils se baignent dans le lagon de ce lieu paradisiaque. Les cuisinières et les serveuses rejoignent leur bâtiment. On laisse sur place des caisses de nourriture déshydratée. On attire avec des quartiers de viande des requins qui forment une ceinture infranchissable autour de l’île. Le premier bateau prend le large et file plein sud vers l’archipel de Kokhâgne.
Le deuxième vaisseau est un porte-avions. Son équipage ne comporte que des hommes. Ils ont chargé, dans tous les ports du monde, des stocks d’armes, des chars, des missiles, des drones, des obus, des hélicoptères et des avions de combat. Au large du 45e parallèle, tous les matelots montent dans les hélicoptères pour rejoindre l’archipel de Kokhâgne. À d’autres points stratégiques, les bombes atomiques, les armes chimiques et biologiques sont désamorcées et rendues inutilisables. Toutes les liaisons avec la Lune et Mars sont coupées. L’ellipse Maginot de satellites et d’antimissiles qui protège la Terre est activée. Après une forte explosion, le porte-avions coule à 140 mètres de profondeur.
La troisième embarcation porte un pavillon « gaypride ». L’équipage se compose de personnes non genrées. Les passagers ont répondu à une invitation pour participer à la plus débridée des fêtes. Ce sont des proxénètes, des mafieux, des dealers, des narcotrafiquants, des esclavagistes, des violeurs, des passeurs de migrants, des dirigeants d’entreprises corrompus, des spéculateurs et des fraudeurs du fisc. À l’approche de l’île des cannibales de Tarentules, on les invite tous à rejoindre une cité fantastique où la cocaïne et les alcools forts décuplent leur endurance de fêtards. Quand ils sont assoupis ou occupés à partouzer, l’équipage rejoint son paquebot. On lâche des requins et des poulpes géants qui forment une barrière infranchissable autour de l’île. Sur le reste de la planète, tous les endroits décadents sont réduits en cendres, comme du chiendent et des mauvaises herbes.
Le dernier bâtiment a mouillé dans un port de l’archipel de Kokhâgne, où tout est paisible et délicieux. Le vent est doux. Le soleil tanne la peau sans la bruler. Aucun tsunami, point d’inondation ni de typhon. Le volcan ne crache plus son vomi de lave depuis mille ans. Tout pousse. Tout le monde dispose d’une habitation saine avec des chambres, l’eau courante, une cuisine et des WC. Les maladies sont rares. Aucun burnout ni dépression au contact d’une végétation prolifique et nourricière.
Face à la mer, les baleines et les dauphins, les enfants apprennent à lire, à compter et à écrire sans subir le moindre harcèlement. Ils respectent les adultes, les enseignants et les éducateurs. La plupart d’entre eux étudient dans des classes préparatoires, qu’il s’agisse de khâgne ou d’hypokhâgne, ou bien des classes préparatoires pour les grandes écoles d’ingénieurs, de médecine, de biologie, d’architecture, d’agronomie, de vétérinaire et d’artisanat de précision. Si les programmes prévoient d’aborder des personnages historiques qui ont été glorifiés jadis par leurs victoires militaires, il est crucial de mettre en évidence leurs excès et de se concentrer sur les artistes, les scientifiques, les ingénieurs, les artisans qui privilégient dans leurs recherches, leurs inventions et leurs créations la préservation des écosystèmes, les vaccins, la liberté, l’égalité et la fraternité.
L’écart de rémunération entre les exécutants et les dirigeants n’est que de 1 à 3.
Chaque habitant de Kokhâgne peut se rendre dans les épiceries et mange à sa faim. Les Restaurants du cœur, la distribution de soupe par l’Armée du Salut n’existent plus. Aucun enfant ne dort dans la rue. Les tentes des pauvres, plantées sous les abribus, le long des trottoirs ou dans les banlieues miséreuses ont été incinérées. Les rats ne leur mordent plus les pieds quand ils dorment. Les cités et les ghettos pour les moins nantis et les relégués du système productif sont devenus des cités jardins avec tous les équipements collectifs. Personne ne songe plus à les incendier par rage contre les profiteurs, les exploiteurs et les marchands de sommeil.
Il n’y a ni maire, ni président de département, ni député, ni président de la République. On se réunit en assemblée quand on le juge utile. On désigne alors un bureau pour organiser les débats. Il faut la majorité des présents pour adopter une mention. Chacun donne la dîme de son salaire pour le fonctionnement des instances communautaires. Personne n’est propriétaire d’un terrain ou d’un logement. L’actionnariat n’existe pas. Les gendarmes sont désarmés.
C’est dans ce paysage extraordinaire que je suis né. Tous les pionniers avaient imaginé un décor idyllique, exempt de tout conflit, de toute pollution et de toute aliénation. Un endroit où les enfants sont épargnés des coups de leurs parents et des abus sexuels de leurs enseignants ou de leurs ecclésiastiques.
Les personnes âgées les accueillent près de l’arbre aux contes pour leur parler des temps jadis, où la terre était sous l’emprise de puissances mortifères. Mais, surtout des temps actuels où la peur, la haine, le racisme et la violence ont été exorcisés dans le cœur de tous. Des plantes ont jailli de terre : des arbres à pommes de terre, appelés pomdapisse, des buissons à spaghettis désignés sous le vocable de spaghetoisisse. La garrigue, avec ses cactusisses à mortadelles, à saucisses et à cervelas, borde des étangs remplis de boudin, de pâtés et de rillettes.
Le vin qui rend fou a été remplacé par du litchilisse, au goût délicieux. Les alcooliques et les obèses sont soignés efficacement. Le tabac, qui fane votre beauté, a été stocké dans d’immenses hangars d’objets inutiles avec le haschich, le kif, le pavot et les champignons hallucinogènes. On les brule régulièrement dans les chaufferies du système collectif de chauffage des habitations.
Il convient de lécher les névés des montagnes quand on veut, au moment des fêtes, s’offrir une glace à la vanille, aux myrtilles ou aux amendes. On s’y rend en famille en prenant son piolet pour couper des blocs de glace pour les vieillards et les indigents restés dans la vallée.
J’ai été interviewé, récemment, par la télévision Galatax, d’une autre galaxie où la guerre n’est pas dans l’ADN de ses habitants.
Je vous fais écouter l’enregistrement sur Toutube-2070.
Galatax : J’ai relevé ceci dans le récit d’enfance d’un terrien. « Si tu m’aimes, rends-moi un service, va me chercher mes lunettes, épluche les légumes, lave la vaisselle, balaie le vestiaire. » Tel un chiot, qui attend en retour son os, il se précipitait pour exécuter ce qui lui était demandé par sa mère ou sa grand-mère. Il ne rechignait jamais quand son père lui demandait d’occuper une grande partie de son jeudi après-midi de congés scolaires à laver des murs, à poncer des parquets tel un raboteur du tableau de Caillebotte, à peindre des barrières, à retirer les germes des pommes de terre, à désherber des allées ou à ramasser des feuilles mortes : c’étaient les jours où il n’allait pas à une sortie avec l’école. En classe, il attirait l’attention des instituteurs par ses bonnes notes, mais aussi par son comportement servile. Il était méprisé et maltraité pendant la récréation, et parfois même dans les sous-bois, par ses camarades de classe qui lui passaient le pénis au cirage. On lui avait donné le sobriquet de Michu.
Socratus : Et alors ?
Galatax : Est-ce que ce type d’enfance existe toujours à Kokhâgne ?
Socratus : Non, bien entendu ! Je suis l’un des inventeurs du concept de paysage qui prend la forme, la texture et la couleur des pensées des résidents de Kokhâgne.
Galatax : C’est la raison pour laquelle, ici, tout est simple et si paisible ?
Socratus : Il pleut quand on a besoin d’arroser nos plantes. Il vente pour porter les graines au loin.
Galatax : Vous ne vous ennuyez jamais dans votre décor idyllique ?
Socratus : Comme nos pensées sont très créatives, notre paysage change tout le temps. On se réunit même en atelier d’écriture de paysages imaginaires.
Galatax : Pourquoi avoir gardé le libellé Kokhâgne si tout bouge, tout bouge.
Socratus : Par respect pour les fondateurs. Par tradition !
Galatax : Ah ?
Socratus : Ils étaient tous objecteurs de conscience, élèves de khâgne et d’hypokhâgne au moment de la troisième guerre mondiale de 2050 qui a fait 6 milliards de victimes.
Galatax : et le Ko ?
Socratus : En raison du préfixe co. Préfixe co, du latin cum, avec. Il entre dans la composition de nombreux mots où il indique l’association, la participation, la simultanéité.
Galatax : Vous êtes tous de bons copains ?
Socratus : On partage dans la fraternité le même pain. Kokhâgne est jumelée avec d’autres cités de la terre qui ont signé une charte d’alliance avec nous, basée sur la non-violence, le respect de l’autre et de l’environnement. Certaines communautés ont privilégié la banquise, les hauts sommets enneigés, la steppe, la campagne, la forêt et la savane. Chacun a défini son propre paysage imaginaire avec le seul souci d’assurer la pérennité de la nature, des espèces humaines et animales.
Partout, les animaux sauvages sont respectés. Ils ne sont ni farouches ni sanguinaires. Si certaines tribus ont besoin de protéines animales en raison de la dureté de leur climat, ils doivent chasser dans la limite du raisonnable et remercier l’animal chassé pour la nourriture offerte.
Galatax : N’est-ce pas utopique ?
Socratus : L’utopie ne peut plus attendre !
Socratus — avril 2070
