A ma mère

La porte s’ouvre sur une pièce lumineuse exposée, en ce huitième étage, à l’immensité du ciel
grâce aux larges baies vitrées qui lui font face.
Un fauteuil haut tourne le dos à l’entrée, depuis la pièce principale. Il est nécessaire de
s’avancer, de le contourner pour apercevoir l’ombre de ta silhouette, ton corps lourd affaissé sur le fauteuil, tes traits fins, tes beaux cheveux blancs. Tu te tiens immobile, absente au monde
autour de toi, absente à toi même. Le claquement de la porte, la sonorité de mes pas, ma voix
lancée vers toi, exagérément enjouée, n’ont provoqué aucune réaction de ta part.
Posée là, face au ciel, tu n’en distingues pas les nuances bleutées, tu ne remarques pas les
longues traînées blanches, brumeuses, tu ne ressens pas la caresse d’un rayon de soleil
oblique qui vient danser vers toi.
Lasse, fatiguée, inerte, tu sembles perdue dans un monde parallèle ou dans un autre temps,
peut-être.
Il est pourtant clair et fonctionnel ce lieu. Pas seulement, il fourmille aussi de souvenirs de
famille, de beaux tableaux, de livres, de meubles raffinés à l’extrême comme ce cabinet florentin sur son socle de plexiglass, ce guéridon en marqueterie, la lampe paon en cloisonné chinois, tant d’autres encore.
Tu ne les vois plus, ces objets témoins d’un autre temps, qui t’ont accompagnée, élégante et
enjouée, dans le mouvement de ta vie.
Comment tout cela a- t’il pu arriver, comment sommes nous parvenus à ce point de non retour?
Y-a-t-il eu, précisément, un instant de bascule, ou bien encore le temps a-t-il érodé ton désir, doucement, patiemment, l’effritant, te faisant reculer, renoncer, abdiquer, chaque fois un peu plus ?
Nous t’avons couverte de notre tendresse, nous, tes filles, nous t’avons regardé t’éloigner dans
ta nuit, impuissantes.
Nous venions t’apporter nos histoires du monde du dehors, nos photos, nous forcions un peu
nos rires pour te retenir encore un peu.
Ton désir s’en était allé.
Le fil a fini par se casser.
Dans quelques jours nous rendons les clés.
Il va falloir, il faut, retenir notre souffle, déplacer nos regards, emballer nos peines, vider les lieux et, définitivement, refermer cette porte.

Catherine COHEN
Paris, le 16 mars 2021