Les glaçons fondent dans leur verre de Spritz, la tranche d’orange s’accroche au rebord, la paille flotte en diagonale. Ils n’ont pas de suite aperçu sur la table basse, ce reflet jaune paille, reflet du chapeau du père, rapporté d’Italie, un chapeau qu’il quittait rarement.
Aujourd’hui c’est lui qui les a quittés.
Sa mort soudaine, inattendue. Tous deux sont absorbés, leur regard se croise, les mains jointes. Communion dans l’instant, silence. Son canotier, c’est toute l’Italie, son pays d’adoption, c’est Venise avant tout, un père voyageur aux ronds de chapeau, aux ronds dans l’eau. Une gorgée de Spritz. Un zeste d’amertume envers ce géniteur nomade, amoureux de l’ailleurs, globe-trotter aux multiples couvre chefs. Chapeaux et
sombreros, casquettes et chapkas, bérets et haut de forme furent sa signature et garderont son empreinte. Et ses enfants alors ?
Le reflet, la table basse, son canotier sans ruban : l’aurait-il relégué en secret dans la maison familiale en souvenir de sa passion dévorante pour la Senora Catalina de Venise, car chacun sait que depuis longtemps il partageait sa gondole, son palais devant le Grand Canal, son lit à baldaquin et ses allers-retours à Murano.
– Je me demande tiens regarde si ces verres à pied ciselés ne viendraient pas de Murano, souviens-toi, il négociait, il marchandait tout, tout le temps, trafiquait-il ?
– Il avait un culot monstre, peut on dire le sens du commerce, il arrivait toujours à ses fins, à n’importe quel prix, jusqu’à en perdre son honneur, qui sait…
D’un geste vif, elle attrape le chapeau, ouvre grand la fenêtre et le lance avec force.
Enfin, dit-t-elle tout haut ! Hop là, le canotier s’accroche de guingois aux épines du rosier blanc, l’ aïeul défunt se retrouve tête nue et ses héritiers désenchantés.
Claire Martial / Les Estables / Juillet 2026
