Un roc

Massemblumoi reste perché sur un roc brun dominant l’anse Blionassemu, village en bord de mer, abandonné, où seul vit encore un ermite. Les rues pavées ne longent que des maisons de pierre effondrées aux toits béants. La chapelle romane plutôt bien conservée domine, refuge des rapaces des pigeons voyageurs et des mulots. La bergerie de l’ermite, à l’écart du bourg, attire par son abreuvoir d’eau fraîche. La montagne n’est pas loin.

L’ermite n’aime pas la mer, il ne perçoit pas l’appel à nager qui émane de l’eau, elle lui fait peur la mer : sait-il nager ? Persuadé d’être béni des dieux, l’ermite se protège des autres et protège sa terre. L’exil des habitants s’est fait massivement à la suite de l’incendie tentaculaire qui ravagea le village et rasa les collines alentour, jusqu’à la mer. L’ermite était aux estives, berger infatigable, chasseur impénitent, homme solitaire et sauvage, craint par les villageois car il possède déjà toutes sortes d’armes, de cartouches, une faucille, un marteau et même de la mort aux rats. Orphelin, recueilli à Massemblumoi, il était l’enfant de tous et de chacun, le fils spirituel de l’abbé. Les villageois l’avaient adopté. Il se reconnaît à présent comme sorcier, devin et magnétiseur. C’est ainsi qu’il réussit seul à faire prospérer son troupeau de brebis depuis ses années d’ermitage.

Autrefois, la chapelle était un lieu renommé de pèlerinage, on y implorait Sainte Rita, patronne des malvoyants et des causes perdues. Lui-même a eu recours à sa bénédiction et est parvenu à capter une source, bienfaitrice, la Blumoi. Une terre fertile, l’air marin, quelques cartouches, un bélier et sa femelle, la vie s’organise, au diable le feu et son désastre : je mourrai sur ce roc, en aurait-il décidé ainsi à la mort de Gladys.

Oui, car en son jeune temps, l’ermite a traversé une période sombre – il a failli sombrer – lorsque la fille unique du boulanger, Gladys, se noya en mer un jour de tempête. Il en était secrètement amoureux. Elle était aveugle, d’une douceur infinie et chantait les louanges en soliste à la messe du 15 Août, une merveille !

Dès lors il avait tenté d’éloigner son chagrin en se réfugiant nuit et jour dans la garrigue, de piège en piège, s’allongeant parfois sous le grand chêne centenaire où Gladys avait jadis osé découvrir son sein pour lui, un jour de 15 Août. Il commémore cet avènement en ouvrant chaque été la chapelle Sainte Rita le 15 Août. On peut entendre de loin l’Ave Maria résonnant sur les pavés des rues du village désert, sur les murs éboulés et même jusqu’au plus petit grain de sable dans la baie de Blionassemu. Il ne remit jamais un pied sur la grève et ne retrouva ni la force ni le courage d’entretenir sur la colline brûlée le moindre passage du rivage au village. Il s’isole malgré lui sur ce roc devenu inaccessible, gémissant de plus en plus souvent au pied du grand chêne. L’ermite inquiète les autorités locales.

Ce matin quand le signal de la vedette des Sauveteurs En Mer résonne dans la baie de Blionassemu, comprend-il en s’échappant à nouveau dans la garrigue, que le sort incendiaire qui s’est acharné autrefois sur leur colline prend enfin tout son sens aujourd’hui ? Car l’ermite ne peut plus rien voir rien savoir rien entendre de ce qu’il n’admettra jamais : la disparition de Gladys engloutie au fond des mers. Devine-t-il que c’est pour tout cela qu’aucun sentier n’a jamais été aménagé jusqu’à ce jour, du village au littoral ? Tandis que le mystère sur les circonstances énigmatiques de la noyade de la fille du boulanger reste entier.