Mythes et poésie

Icare envoûté

Icare aime le miel, le miel de sapin du Velay, son odeur de résine l’attire. Dès l’enfance, il se crée ainsi ses premières moustaches miellées qu’il pourlèche à satiété lorsqu’il s’échappe. Il pense à ses ailes tout le jour. Il emplit inlassablement sa boîte à trésors de monnaies du pape, fines, légères, transparentes. Assemblées en quinconce, telles des écailles de poisson, gainées de cire d’abeilles, elles formeraient des ailes, des voilures. Leur goût délicieux se confond à celui des osties partagées au temple fait de minces lamelles de nougat et de genièvre, un régal, il ne peut s’en passer ! Elles seraient plumes de geai plantées dans une guimauve verte aux saveurs mentholées, ourlées de gelée à la verveine simple. Ainsi Icare a rêvé, imaginé et construit ses ailes libératrices et tout aussi défaillantes.

Ce premier envol d’Icare est lent, indécis, pataud. Il s’élance au-dessus des buis verdoyants à la senteur amère et enivrante, elle le suivra jusqu’à la mer. Le souffle du vent est chargé de fumet de poisson, de poussières de cendres étoilées, de particules de charbon brûlé, éclats de météorites échappées du Stromboli en colère, colère de Zeus. Au-dessus de la mer Egée, les effluves marines panachées aux exhalaisons du port du Pirée le captivent. Peu impressionné par les hautes vagues et ses embruns, Icare, escorté par son père, bat ses ailes majestueusement maintenant. Il se sent devenir si léger, zélé, sans réaliser qu’il est emporté dans un élan sans retour, sans mesure. Il vole ! Une fiente de goéland fétide le rappelle à l’ordre. Il ne doit pas s’essayer à voler plus haut, là est la limite, le repère que lui enseigna son père. Pas d’altitude !

Dans les airs, se sentira-t-il plus solide que sur terre ? Dans son élément ? Plus proche de l’astre solaire qu’il espère frôler à son zénith, se demande-t-il ? Sa mère lui répète souvent quand il évoque ses projets : ” Etre dans le vent , c’est une ambition de feuille morte” !  Mais connaît-elle la cîme des arbres ? S’est-elle accrochée à la lune rousse ? A-t-elle déjà embrassé les étoiles ?  Aurait-elle envisagé une seule fois de se suspendre à la queue d’une étoile filante ? Telle est l’ambition et l’audace d’Icare, fils de Dédale, pour s’affranchir : fendre les airs comme un oiseau!

Serait-il envoûté par le parfum volatile de l’absinthe enfoui dans sa besace ou enivré jusqu’à l’ivresse par le bercement de la brise ? Car sans aucune crainte, Icare l’exalté désobéit à son père et grisé par sa nouvelle puissance, poursuivit son envol, de plus en plus haut, à l’infini, sous l’incandescente voûte céleste, jusqu’à sa funeste chute dans l’écume de mer.

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