La boutique à mots

Les murs de la boutique d’Albert sont tapissés des affiches des 20° automnales du livre du Monastier-sur-Gazeille. Lors de cette manifestation culturelle régionale, j’ai découvert qu’Albert était un vendeur de mots savants couramment utilisées dans les ressources humaines : coaching, tolérance, empathie, colère, addiction, promotion, évaluation, grilles de salaires, burn-out, work alcoolic, compréhension, mise à pieds, licenciements…

J’ai justement besoin de l’un de ces mots pour ma prochaine intervention sur les valeurs humanistes qui devraient prévaloir dans les institutions, les groupes sociaux, dans les émissions de télévision grand public, sur Facebook ou sur Twiter.

– Bonjour Albert, come covaille
– Covaille ben !
– Tu t’es recyclé dans la vente de mots, m-a-t-on dit ?
– C’est ce qu’on dit. La brocante, ça le fait plus.
– Mon arrière grand-père était chiffonnier-colporteur, mon père ferrailleur et moi brocanteur.
– C’est la crise ?
– On trouve plus rien dans les anciennes fermes. Les « prends-l’ air » ont tout récupéré en achetant leurs maisons secondaires. Et on ne peut plus se servir dans les déchetteries. C’est protégé par un décret !
– Et tu t’es mis aux mots !
– Aux grands maux les grands remèdes…
– C’est pas un peu de la brocante et des antiquités les mots que t’affichent en vitrine : empathie, tolérance, fraternité, humanisme, gentillesse, égalité, entraide, partage, solidarité…
– Va savoir Charles, va savoir…
– Qu’est-ce qu’on te demande le plus en ce moment ?
– Burn-out, dépression, addiction, licenciements, management par le stress, délocalisation, restructuration, promotion-canapé, harcèlement, fellation sous le bureau du patron…
– T’aurais pas « tolérance » en stock ?
– En pommade ou en huiles essentielles ?
– En huiles essentielles.
– Je vais voir s’il m’en reste…

Albert se rend dans l’arrière boutique et revient avec un pot de miel Bio du Mézenc.

– Désolé, Charles, il ne me reste que du miel Bio du Mézenc.
– Tu seras livré quand en « tolérance » ?
– Ça dépend…
– Ça dépend de quoi ?
– Du fournisseur. Il n’en reste plus qu’un seul en Europe. Les autres ont fait faillite.
– Je pourrais me contenter de « compréhensif », d’ « indulgent », si tu n’as pas « tolérance ».

Charles tapote sur son clavier.

– En réassortiment dans le hangar d’Hambourg ! Par contre je peux te fournir un excellent miel Bio. Les abeilles butinent dans un rayon de trois kilomètres autour de la ruche.
– Je te remercie. Mais c’est « tolérance », que je veux.
– Du miel de sapin de première qualité. J’ai une grande confiance dans l’apiculteur. On était au 6ème BCA à Chamrousse ensemble. Nous avons reçu notre fourragère sur le glacier de la Meije.
– Tu penses me fournir « tolérance » d’ici à quinze jours ?
– Ta demande est trop ciblée. Les délais de livraison sont très longs. Et les marges très réduites pour ce type de mots. Par contre mon miel Bio te tend les mains. Il est onctueux, suave. Il fond sur la tartine et sous la langue au petit-déjeuner. Avec un bon café !

Charles serre la main d’Albert en le regardant droit dans le fond de ses yeux bleus. Ses pommettes saillantes sont burinées par le vent du Plateau ardéchois.
– À la revoyure, mon vieux.
– Mes amitiés à Simone.