Le portrait de Mister Grabouille

Je n’aime pas les mathA�matiques et pour amA�liorer mes piA?tres rA�sultats en la matiA?re, ma mA?re me fait donner des cours par un vieux professeur A� la retraite. Elle me dit ” Il doit A?tre un peu dA�rangA�, j’en parlerai au docteur. “. Je l’ai affublA� en secret d’un surnom : mister Grabouille.

Mister Grabouille est vieux, il a les cheveux emmA?lA�s et une barbe en broussaille. Son nez est A�patA� et crochu, son menton proA�minent laisse entrevoir une grande bouche A�dentA�e. Un ogre gentil qui sous des airs de bourru et d’ours mal lA�chA� parle avec douceur et rit de bon cA�ur. Ses yeux sont presque fermA�s et je le crois endormi alors qu’il veille sur mes ratures et mes hA�sitations. Son regard bienveillant m’encourage, je bois ses explications et pour lui faire plaisir, je lui laisse A� penser que, eurA?ka, je comprends enfin le monde complexe de Pythagore et d’Euclide. Il porte la mA?me veste de laine, en toutes saisons, effilochA�e aux manches, ternie aux boutonniA?res A�largies et bA�antes, et A� l’odeur aigre de tabac. Son cou trapu et voutA� donne A� sa dA�marche une allure simiesque. AprA?s le cours, il m’entraine dans son jardin, A� l’arriA?re de la maison et cueille un bouquet ou une salade que je rapporterai tels des trophA�es A� maman, preuves que mister Grabouille salue par lA� mes progrA?s.

Son jardin est un pA?le-mA?le de fleurs et de plantes potagA?res formant un patchwork bariolA� : vert des poireaux A�chevelA�s, blanc des lys immaculA�s, rouge des rhubarbes, jaune des jonquilles au printemps relayA�es A� l’A�tA� par des tournesols A�clatants. Cardons emmitouflA�s dans de grands sacs de farine, fanes de carottes, de navets, de choux, de betteraves cA?toient des dahlias flamboyants, des iris, des glaA?euls penchA�s. Un compost A� ciel ouvert reA�oit les A�pluchures, les mauvaises herbes, certaines seront A�pargnA�es par le jardinier les trouvant si belles, A�lA�gantes et lA�gA?res qu’il leur fait la grA?ce d’envahir ses semis. Point d’allA�es, point de bordures, un dA�dale qui chemine laissant aux plantes le loisir de prolifA�rer. A� l’automne, viennent au jour d’A�normes potirons aux feuilles urticantes et aux ramures tirebouchonnA�es. Le cycle des saisons passe sur son jardin sans transition, laissant A� chaque plant le temps de germer, fleurir, produire, grainer, s’A�tioler et revenir A� la terre.

L’harmonie rA?gne dans ce dA�sordre apparent, harmonie des couleurs, savant mariage des espA?ces se protA�geant les unes les autres des parasites ; la lavande bourdonnant d’abeilles qui pollinisent les arbres fruitiers du verger, coccinelles A� profusion en barrage aux pucerons ravageurs des rosiers, vers picorA�s par deux poules naines qui gambadent au milieu des salades et des radis. Des fleurs A� chaque saison A�maillent de touches colorA�es ce tableau champA?tre. En A�tA� je grappille quelques framboises, me gave de fraises et porte de lourds arrosoirs que mister Grabouille me laisse dA�verser dA�licatement au pied des tomates et des fleurs assoiffA�es.

Durant cette annA�e lA�, j’ai plus appris de la culture d’un potager que des thA�orA?mes mathA�matiques, j’ai retenu l’ordre des choses, le respect, les lois et la beautA� de la nature et cette phrase qu’il m’a lA�guA�e m’accompagne encore aujourd’hui : “quand, dans tes promenades, tu rencontreras un plant de romarin, c’est que Dieu est passA� par lA�.”