Chronique insolite

Camford — rien à voir avec Oxford ou Cambridge ou Cambridge et Oxford — jouit de la réputation non usurpée de détenir la meilleure chaire d’anatomie comparée du monde civilisée. Le professeur Presbury, surnommé presse-purée par ses étudiants francophones et pousse-cercueil par les anglophones (bury signifiant enterrement), mène des recherches poussées pour transformer l’homme ou la femme en singe.

Ce vaste programme de recherche a été financé par la fondation Henry Ford. Ce dernier souhaitant intégrer des singes à la place des hommes ou des femmes sur les chaines de montage de la Ford T. Le fordisme, comme mode d’organisation tayloriste, ayant tout à la fois besoin d’un cerveau humain domestiqué et réfléchi pour exécuter les travaux les plus complexes mais également l’agilité, la docilité et l’endurance du singe pour travailler en deux douze. Les trois huit, les jours chômés, les congés payés et les RTT nuisent terriblement au processus de production et à la santé des actionnaires. Comment faire pour financer les pensions par capitalisation des veuves de Californie sans recourir à une rationnalisant drastique de l’outil de production ? Les robots ne feront jamais le travail de l’homme-singe. Il faut une synergie entre robots et homme-singe pour produire toujours plus en diminuant les coûts de fabrication.

Pour que l’homme ou la femme se transmute en singe le professeur Presbury a prévu le protocole suivant :

  • Injection de sérum de singe trois par jour avant les repas, pris à heures fixes ;
  • Infliger le test du « rambe-plat » qui consiste à présenter un plat de choucroute garnie trop éloigné afin qu’on ne puisse pas se servir ;
  • Mettre le patient ou la patiente au régime de bananes ;
  • Éviter autant que faire se peut qu’il ou elle « recegisse » même si il ou elle est en cure de désintoxication alcoolique (recegir consistant à proposer du vin aux autres quand on a soif soi-même) ;
  • Lui retirer ses lunettes quand on lui sert du bouillon de noix de coco chaude. Cela limite la « meufi », c’est à dire la buée sur les lunettes quand la boisson est brulante. Sachant que quand il ou elle aura atteint l’étape du singe, il ou elle n’aura plus besoin de lunettes ;
  • L’enfermer de temps en temps avec un gorille ou une jeune guenon dans une cage et mesurer dans un cahier à spirales les résultats de l’expérimentation. Pourquoi à spirales ? La spirale ne figure-t-elle pas la volute de la fougère et les hélices de l’ADN ?

Tôt ou tard à force de fréquentation du gorille ou de la guenon, il y aura coït. Dans ce cas-là le résultat escompté sera atteint. L’homme ou la femme sera devenu un singe à part entière.

Et c’est ainsi que le progrès de la science fait rage.