Se meubler de livres

À partir d’ici l’histoire se complique singulièrement. Je suis un « castor-livres ». Je bâtis ma demeure non avec ma queue ou avec des branchages comme le rongeur des rivières mais avec des livres. Les écologistes se servent de paille et de boue pour monter les panneaux d’isolation de leur chalet en bois. Moi, j’empile des parpaings de livres que j’assemble ensuite avec de la colle d’affiche.

J’achète ma matière première aux puces de Saint-Ouen dans la caverne d’Ali baba d’un vieux bouquiniste déplumé, sur les marchés du Plateau ardéchois et dans tous les vide-greniers où l’on achète son poids en livres. Si les auteurs, déjà très mal rétribués en droits par leurs éditeurs, savaient que l’on troque leurs créations en surcharge pondérale, ils cesseraient d’écrire. L’écrivain ne peut pas faire autrement que d’écrire comme l’alcoolique de boire, la nymphomane de succomber, le PDG d’éliminer son concurrent ou le ventriloque de se produire avec une marionnette articulée. C’est ainsi que va le monde. On ne peut rien y changer.

Je ne dispose que d’un deux-pièces-cuisine avec des combles aménageables.

Dans la cuisine j’ai dressé un rempart de livres de recettes, collés les uns aux autres avec du blanc d’œufs et du sang de bœuf. Ça absorbe les odeurs de friture et ça diffuse la vapeur du cuit-vapeur. Par contre, le fumet de la cuisson de la quiche-lorraine et du poulet fermier de Bresse élevé aux grains et en plein air (c’est différent pour le poulet de batterie) se diffuse dans toute la maisonnée. Pour les tartes sans gluten et les flans aux œufs, les ouvrages de Brillat-Savarin et de Ginette Mathiot sont très efficaces pour limiter la propagation du chaud dans le reste de l’appartement.

Dans le salon-salle-à-manger j’ai sélectionné exclusivement des ouvrages de théologie, de philosophie et de poésie. Les rares visiteurs qui voudraient les consulter sont bien déroutés car ils sont fixés au mur avec du papier mâché. Mais qui lit encore aujourd’hui de la poésie, de la philosophie ou de la théologie ? À l’heure de Facebook, de Twiter et de la télévision, une telle activité relève soit de la dérive sectaire soit du passéisme le plus conservateur.

Dans la chambre à coucher le choix est plus hétéroclite. Cela va du Marquis de Sade à la collection Arlequin. Du coquin à la bluette pour conter fleurette sous la couette. Dans les combles aménageables, exclusivement des titres en langues étrangères pour l’édification des jeunes générations : hébreux, chinois, espagnol, allemand, anglais, grec moderne, hongrois, finnois, suédois, japonais, coréen, tamoul, bantoue, malgache, diola, sérère, mandé et serbe… Dans la chambre d’amis (es), des sourates du Coran. On n’est jamais assez prudent par les temps qui courent. Va savoir… Si je dois accueillir des réfugiés, syriens, irakiens, iraniens, maliens, afghans ou indonésiens.

Comme je ne veux pas subir la tyrannie des marques ni me soumettre au diktat d’Ikéa,

J’ai décidé, comme Marco Staley Fogg dans Moon Palace d’Auster, de fabriquer mon mobilier de caisses de livres, de dictionnaires et d’encyclopédies. Ma table de cuisine et mes deux tabourets sont crées avec des cartons de livres pour le jeune public. Ça stimule l’appétit de mes petits-enfants.

Les quatre fauteuils et la table basse du salon-salle-à-manger sont composés d’encyclopédies Universalis, de livres d’art et de dictionnaires médicaux. C’est pour faire plaisir à mes sœurs infirmières et aquarellistes. Par contre, je n’ai pas la place de dresser une bibliothèque. Il n’y a donc aucun livre amovible dans cette pièce. Il faut se contenter d’une tablette-ordinateur.

Dans les deux chambres à coucher le mobilier est rudimentaire : deux futons en 190X180 élaborés par l’assemblage de livres pieux, fortement assujettis à la colle forte. Non seulement ça permet aux plus audacieux de parfaire leur argot (les pieux en guise de lits !) mais également de bénéficier d’ondes favorisant la méditation, le recueillement, le repos du corps, de l’âme, et de l’esprit. Ça limite considérablement les rêves érotiques et les pensées lubriques des insomniaques.

Dans les combles, c’est plus débridé pour répondre aux exigences des jeunes générations, nées de parents post- soixante-huitards. Il fait dire que dans ma jeunesse les lois sociales étaient très différentes. Il m’a fallu m’adapter à l’amour libre, à la drogue, aux concours de tee-shirts mouillés et aux comas éthyliques.

Comme je l’ai dit et je me répète, c’est le début du gâtisme, je ne possède aucun livre, tout en étant entourés de livres me servant de cloisons ou de meubles. Comme je ne connais jamais les horaires d’ouverture de la bibliothèque municipale de mon village du Plateau ardéchois, tenue exclusivement deux fois par semaine par des bénévoles, je ne peux jamais lire. La moindre librairie est à trente kilomètres. L’hiver les routes sont le plus souvent enneigées et balayées par la Burle. Je suis en outre un anti-Amazonien militant au motif que cette multinationale esclavagiste ses employés et ne paye pas d’impôts en France.

Je m’étiole sans livre. Je pourrai écrire. C’est plus économique. Je serai mon propre éditeur et lecteur. Je lirai à la cheminée dévidant et filant comme Ronsard auprès de sa belle. Mais comme je bafouille et je bégaye, ça me pose un vrai problème de compréhension. Il me faudrait embaucher une tierce personne dans le cadre d’un emploi aidé à moins que, compte tenu de mon âge, je puisse disposer d’une aide-ménagère, lectrice à domicile. C’est certainement la solution. Va savoir…

Alors que je déambulais dans mon bourg montagnard entre l’abreuvoir, la boulangerie la boucherie et le café du Mézenc, je reçus en plein abdomen un dictionnaire Larousse illustré. Qu’il soit illustré ou non ne change rien à la douleur du traumatisme subi. En entendant les quolibets, les ricanements et les rires des galopins planqués derrière la mairie, je compris que les lanceurs de dictionnaire pouvaient être les enfants d’une colonie de vacances ou d’une classe verte. Des gosses nourris de violence et de haine, dès leur enfance, dans les cités de misère et de précarité des grandes villes. Je pardonnais cet acte débile. Mais mon organisme avait reçu un choc que je ne savais pas comment encaisser.