Mythes et arts plastiques

Le labyrinthe

Pourquoi suis-je entré dans ce labyrinthe ? Tête baissée, en avant, sans réfléchir, ça ne me ressemble pas. Lorsque j’ai atterri sur la plate-forme, j’étais un peu grisé par la beauté du vol, les sensations fortes et les odeurs des fleurs alentours. Ce doit être l’explication. Je n’avais pas fait trois pas que je suis tombé dans un puis étroit et sans fond. Bon, il y avait un fond puisque je me suis ratatiné dessus. Juste le temps de replier mes ailles pour qu’elles ne s’arrachent pas.  Quelques éraflures, je m’en tire bien. Impossible de remonter par où je suis entré.

Je suis dans une cavité qui ouvre sur trois tunnels. Pas de lumière au bout. Je prends celui de droite. Il s’enroule sans cesser, je chemine une heure , trébuchant sur un sol inégal. J’aperçois enfin un peu de clarté, un rayon de lumière. Je suis rendu à mon point de départ. Cette grotte est donc un labyrinthe. Et je n’ai avec moi, ni Ariane, ni son fil. Je suis pourtant serein. Contrarié mais pas angoissé. sans pouvoir l’expliquer. Au bout de mes doigts les parois sont saines, l’air est doux, l’odeur des fleurs à l’extérieur parvient jusqu’ici. Si je découvrais comment…

Je m’étends sur une pierre, m’enroule dans mes ailes, ferme mes paupières et plonge dans le repos. Comme à mon habitude, je rêve. Je refais ce merveilleux vol et me sens si bien. J’atterris au milieu d’un pré, à côté d’un immense tilleul en fleurs. Je m’adosse à son tronc, je respire.

“Lucius, Lucius, tu es perdu!” une petite voix nasillarde et moqueuse crie à mon oreille. C’est une des Harpies qui m’interpelle, bizarrement séparée de ses sœurs. Quel coupable chasse-t-elle ? Bien que je n’ai commis aucun crime de sang, j’ai peur.  “Lucius, tu es perdu!” Sa voix enfle et forcit. “Si tu me donnes ta vie, je te sors d’ici.” Elle jacasse si fort ses menaces que je finis par l’apercevoir perchée sur le tilleul. A son cou pend une clé étrange dont le bout rappelle la forme des trois tunnels. Deux branches noires et une dorée, la gauche. Au moment où la Harpie se rue sur moi, je me dresse sur ma couche dans un cri de terreur, le souffle coupé. Je reprends mes esprits, regarde les tunnels, prend le boyau de gauche, encore bouleversé par ce rêve terrifiant.

Sans voir vraiment, je progresse sans difficulté dans l’obscurité. Le boyau s’élargit, j’entends couler de l’eau. Un embranchement encore, quatre tunnels partent de la salle où j’arrive. Une source tombe en cascade dans un bassin. L’eau est froide, j’en bois de grandes goulées. Tout au plaisir d’étancher ma soif, je n’aperçois pas immédiatement le poisson clown qui nage dans le bassin. Eau douce et poisson clown, incohérence et impossibilité. Mais rien n’est vraisemblable dans ce labyrinthe. Et pour couronner le tout, il parle lui aussi. Enfin, il bulle et je l’entends.

“Raoul, je ne suis là que pour te guider. Emmène moi au prochain bassin, là je trouverais une voie vers l’océan, et toi un passage vers ton prochain guide.” Me grattant la tête, j’en extrait assez de glaise pour construire un bocal à ce poisson bavard. Le temps de modeler, de remplir le récipient et nous sommes en route. “Droit devant!”me dit-il. Encore une fois sans me l’expliquer , je prends à gauche malgré ses protestations. Un quart d’heure plus tard, nous arrivons dans un concert de bulles au bout du dernier boyau. Ganesh trône paré de ses couleurs magiques, un bol de riz sur les genoux. Je jette Nemo dans le lavoir à côté du Dieu Éléphant, et m’assoie en face de lui après avoir réinséré la glaise dans mon crâne. Je ferme les yeux et médite. Le soleil chauffe mes ailes qui se déploient. Me voilà sorti du labyrinthe.