La librairie du Peuple

Dans un village d’URSS, nommé Kolouganov, au sein du territoire des Nénets de Sibérie du nord, au début des années soixante, le soviet de Kirilkastrof décida de la nécessité d’apporter la culture et d’installer une librairie. Jusqu’ici la priorité avait été l’électrification des maisons dans lesquelles on avait tenté la sédentarisation des éleveurs de rennes…On, c’est-à-dire les autorités et les envoyés du parti, y avait à peu près réussi. Sur le papier, si j’ose dire l’électricité était là, et les maisons en préfabriqué léger, recevaient une ou deux heures d’électricité, par semaine, du bloc électrogène mobile qui passait de village en village, selon la fantaisie d’Ivan, le conducteur du camion et ses espérances de dragues auprès des jeunes nomades. Mais personne ne vivait dans les maisons Au mieux, les campements s’installaient dans leur proximité, et on utilisait parfois les bâtiments comme cellules de dégrisements dans lesquelles on installait les vieux pour les laisser cuver leurs cuites. Les jeunes, enveloppés de fourrures se couchaient sous les tentes, comme depuis toujours. Donc le Soviet avait décidé d’apporter la culture après l’électricité, et le plus simple était d’utiliser le camion et les services d’Ivan. On lui mit une caisse de livres envoyés directement de Moscou, et pris sans discernement dans les rebuts d’un vieille librairie réformée… Ivan ne savait pas trop lire, et les Nenets encore moins, qui parlaient à peine russe, et n’avaient reçus qu’une éducation en pointillée dans les journées d’été où l’instituteur, mobile lui aussi, avait pu les visiter, mais la mission, c’était la mission.
Ivan choisit parmi les quelques bâtiments qui constituaient Kouliganov, l’un des moins déglingués, et disposa les livres un peu à la va comme je te pousse, sur une ou deux tables présentoirs, puis inscrivit à la peinture noire LIBRAIRIE DU PEUPLE sur la façade au-dessus de la porte.

Mission accomplie. Pendant longtemps on ne s’occupa plus de la librairie qui vivait sa vie.
Du moins le croyait-on.
Et puis un jour, un changement dans la direction du Soviet Régional de Kirilkastrof amena un regain d’intérêt pour la chose culturelle et il fut décidé d’envoyer un inspecteur à Kolouganovf pour faire un rapport sur l’implantation, l’utilisation et les effets de la librairie installée par Ivan.
Ce dernier conduisit lui-même l’inspecteur jusqu’au bâtiment en question. On pouvait toujours lire au-dessus de la porte, la grande inscription, un peu passée, affadie par les intempéries, les neige et les glaces de l’hiver précédent : « LIBRAIRIE DU PEUPLE »
Mais de livres à l’intérieur que nenni ! Rien ! Que les tables de formica et les chaises vides.
Un vieux Nenets que sa famille avait mis au repos pour cuver quelques excès de vodka, était couché dans un coin et s’éveillait, l’inspecteur l’interrogea.
– Tu sais que c’est une librairie ici ? Est-ce que tu sais ce qu’on a fait des livres qui étaient ici ?
– Pour sûr, y avait des choses bizarres sur les tables Des livres vous appelez ça ? Drôle d’idée des gens de la ville, de nous mettre ça ici, comme qui dirait en tas et sans mode d’emploi, Il ferait mieux ces messieurs les savants de pousser une brouette que de s’occuper de nous donner des livres dont on ne sait pas l’usage. On a essayé de les donner aux rennes, mais ça ne leur convient pas, y recrachent tout ça et les couvertures les rendent malades. On leur a retiré avant qu’y crèvent. Alors on y a mis tout ça dans nos poêles, mais ça brulait mal et ça sentait mauvais… Mais à quoi bon dieu qu’ça peut y bien servir vos machins…
Et le vieil homme couvert de poussière se secoua, cracha, et sorti d’un air dégouté pour retrouver sa famille et ses bêtes…