La boutique à mots

J’entrai dans la Boutique à mots des Frères Issartel, à Monastier sur Gazeille, bien décidé, à me contenter d’un seul mot, et à résister aux tentations habituelles de faire des phrases, d’en faire une histoire, et de partir avec un livre comme il m’arrive trop souvent. Quand ce n’est pas une bibliothèque ambulante que je transporte ensuite dans mes valises, de ville en ville et de logement en logement… J’avais en tête le mot « bienveillance » qui m’avait été donné par le sort ce matin-là et c’était comme un besoin, une soif irrépressible, je ne pouvais plus attendre, il me le fallait tout de suite. Je poussais la porte vitrée de l’établissement de René et Jean Pierre Issartel, deux vieux frères, célibataires et casaniers, qui m’amusaient par leur similitude moustachue avec les Dupond et Dupont, les melons en moins. Depuis qu’ils s’étaient installés à Monastiers pour vendre des mots, on ne peut pas dire que l’affluence les débordait. Les gens d’ici sont plutôt des taiseux. Un petit mot par ci, un petit mot par-là, et c’était tout. Ça n’allait jamais plus loin. Ils avaient bien essayé, poussé par un jeune représentant en phrases neuves, qui les avait embobinés, de mettre un grand panneau barrant leur vitrine : AUX GRANDS MOTS – LES GRANDS REMEDES ! » mais ça n’avait pas marché.

Donc, j’arrive, j’entre la sonnette de la porte tintinabule et le René m’interpelle :
« – Bonjour, c’est pour quoi ? Qu’est-ce qu’il veut le monsieur ? »
Me voilà un peu décontenancé, car je n’aime pas qu’on m’interpelle dès l’entrée d’un magasin, j’aime choisir, traîner, et même si cette fois je savais ce que je voulais, je répondis mollement :
– Je ne sais pas encore, je regarde ce que vous avez… »
– Et bien prenez votre temps, choisissez… »

Je le pris au mot, et parcouru les affiches pour les 20èmes automnal du livre, les articles de l’Éveil, et fit mine de chercher mes mots, au fil des écrits de la boutique…

Curieusement des morceaux de bois étaient disposés ici et là pour empêcher les affiches de se rouler, et les articles de s’envoler sous les courants d’air…C’était une sorte de lecture « à bâtons rompus » pensais-je avec un sourire intérieur, mais il était temps d’en revenir à mon idée première et j’allais demander au René de me donner un peu de bienveillance, pas trop chèrement payée, quand surgit le Jean Pierre venant de l’arrière-boutique obscure comme une rue de Patrick Modiano.

Il avait bizarrement, un pot de miel bio à la main qu’il me tendit aussitôt en grommelant une salutation.
« Bonjour, cela va sans doute vous intéresser mais nous avons exceptionnellement, « en démo », ajouta-t-il avec un clin d’œil lourd de sous-entendu, ce pot de miel BIO.
– C’est peut-être une démo, mais ce n’est pas un mot, et c’est juste un mot que je cherche ; je ne l’ai pas trouvé dans vos affichages et vos articles. La Bienveillance, vous avez ça ?
– Ce miel est très doux reprit Jean Pierre. Il ne manque pas de bienveillance pour le palais.
Cela vous caressera la gorge…
– Non merci, je veux juste le mot.
– Le mot c’est une chose, mais la chose vaut mieux que le mot.
Prenez donc ce miel.
– Non merci, ça ne m’intéresse pas.
– Mais « bienveillance » vous avez cela en magasin.
Jean pierre se fit tout mielleux, on aurait cru que son pot, par capillarité rendait onctueux tout son être… et il continuait à me tendre son pot de miel bio, avec un sourire bête ; j’en étais écœuré. Subitement mon envie était passé, et je quittais le magasin assez sèchement.
« Au revoir » me lancèrent-ils à l’unisson, ce fut le mot de la fin.