Chronique insolite

L’invention des noms

On ne connait pas tout. On ne sait tout nommer. Et c’est bien dommage. Le dictionnaire des tracas (collection du Baleinié – édition du seuil nov. 2003) nous offre un répertoire de mots utiles, tel le Zoupard, qui désigne la distance entre le ticket de péage et le bout des doigts tendus…

Qui n’a expérimenté la duplicité et la ruse du Zoupard, un soir de grande migration, au poste de péage de l’autoroute de l’Ouest à l’heure où les grands fauves routiers s’armassent en hordes virulentes. Vous tendez la main pour saisir le ticket, trop loin, trop tard, le zoupard a frappé, le ticket est tombé, parfois la carte bleue…il vous faut ouvrir la porte, descendre du véhicule sous les clacksons et les lazzis menaçants, renoncer à toute sécurité pour tenter de récupérer l’indispensable viatique…Vous n’êtes pas hors de peine, il vous faut ensuite recommencer la manœuvre en neutralisant cette fois le zoupard dès l’approche et en collant le véhicule aux caisses distribueuses au risque souvent de rayer et esquinter votre automobile pour la plus grande joie des réparateurs sans scrupules qui vous arnaquerons jusqu’à l’os, avec la complicité flagrante de votre assurance qui s’appuyant sur le beau terme de franchise, mettra à mal vos économies malmenées par la crise.

Mais au-delà des choses, il est aussi des lieux que l’on ne sait nommer : « le dictionnaire des lieux imaginaires » d’Alberto Manguel et Gianni Guadalupi, paru chez Actes SUD en décembre 1998 pallie ce deuxième grave inconvénient. Il recense les lieux qui n’existent pas. Et qui sont fort nombreux, Ivanikha, Mispec, ou Zanthodon nous sont ainsi décrits dans tous leurs détails, tant dans leur géographie physique qu’économique ou humaine, il est des espaces fictifs plus célèbres comme Xanadu, chantée par Samuel Taylor Coleridge dans son extraordinaire poème éponyme témoignant de son rêve créateur. Ce dictionnaire, surtout, comme le précédent, est une invite à l’invention des noms. « Nommer, créer ? » suggérait Saint Jon Perse… Et pourquoi ne serions-nous pas constamment et partout des créateurs de noms pour les choses qui n’en n’ont pas, les lieux et les choses, innomés, du réel comme de l’imaginaire ? Cette parcelle de mur blanc cassé (le blanc pas le mur) en face de moi, pourquoi ne pas l’appeler (et peut-être qu’elle nous répondra) « une muralite » blanc cassé (parcelle de mur (blanc cassé en l’occurrence) observée en une fois par l’observateur). Sur le bord de la muralite blanc cassé pendouille un téléphone filaire… On inventerait ainsi chacun son propre langage. La poésie serait partout. Elle est partout. Sauf qu’on n’en maitrise pas la langue, qui est à inventer….